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qu'ils ne fuffent importunez de la lecture latine,
qu'ils n'auroient pas entendue & qui duroit pen-
dant tout le repas du prélat. Sa table étoit abon-
dante & propre, mais fans délicatesse recherchée.
Il gardoit une grande fobricté, quoi qu'il fe nour-
rit des meilleures viandes, l'habitude l'empêchant
d'ufer de viandes groffieres. Après le repas il en-
troit dans fa chambre avec fes favans, & s'entrete-
noit ou de l'écriture fainte ou de ses affaires, fai-
fant enforte de n'être jamais oifif. Avant de confe-
rer les ordres il examinoit foigneufement les sujets:
premierement fur les mœurs, puis fur la doctrine,
& enfin s'ils avoient quelque benefice fuffifant : de
peur qu'après leur promotion, ils ne fufsênt réduits
à mener une vie vagabonde, & fe rendre méprifa-
bles en faifant leurs fonctions par interest. Car il
étoit perfuadé que celui qui ordonne un fujet indi-
gne, fe charge toûjours d'un grand peché, quand
même l'ordinant fe corrigeroit enfuite. Il eut grand
soin de retirer les biens ufurpez fur l'églife de Can- c. 3
torberi, par la foibleffe ou la négligence de fes
prédeceffeurs, reprenant fans formalité ceux où
l'injuftice étoit manifefte, & faifant pour
tres des poursuites en juftice. Cette conduite exci-
ta contre lui plufieurs grands feigneurs, mais la fa-
veur déclarée du roi pour le prelat, les obligeoit à
diffimuler leur reffentiment.

les au

AN. 1163

LXV.

S. Anthelme évé

En Bourgogne, l'évêché de Bellai étant venu à vaquer, le parti le plus puiffant du chapitre élut un que de Bellai. jeune homme noble & le mit en poffeffion de la mai- funii.c. Ly fon épifcopale: mais l'autre parti élut un moine ; &

Vita ap. Sur. Z.

Tome XV.

V

1

ceux-ci envoïerent au pape Alexandre, qui étoit en AN. 1163. France, pour faire confirmer leur élection. Le pape differa de donner réponse aux députez, ne doutant point que l'autre parti n'envoïât auffi les fiens. Cependant quelques chanoines plus moderez, quoi qu'en petit nombre, voulant réunir les deux partis, propoferent d'élire Anthelme Chartreux de grande réputation. Tous s'y accorderent avec joïe, même celui qui avoit été élu le premier : car il étoit parent d'Anthelme. Mais comme ils favoient qu'il feroit très-difficile de le tirer de fa folitude, ils allerent promptement trouver le pape Alexandre : qui plein de joïe les felicita d'avoir pris un fi bon parti, & leur dit qu'ils feroient heureux fous un tel pasteur. Il y fit confentir, quoi qu'avec peine, les premiers députez; & les aïant tous réünis, il écrivit à Anthelme, lui ordonnant par l'autorité du S. fiége, de fe charger de l'église de Bellai ; & manda au prieur & aux religieux de la grande Chartreuse de le donner à ceux qui le demandoient, & s'il refusoit d'accepter de l'y contraindre par autorité.

Mais Anthelme aïant apris ce qui fe paffoit & l'arrivée de ceux qui devoient l'emmener, refolut de s'enfuir & fe cacha. Les Chartreux le chercherent fi-bien qu'ils le trouverent; & l'aïant amené avec bien de la peine à la communauté afscmblée, ils lui expoferent l'ordre du pape & lui montrerent fes lettres. Le prieur y ajoûta fon commandement, les religieux leurs exhortations, les députez leurs prieres au nom de toute l'église de Bellai: mais Anthelme demeura ferme à refufer:

1

C. 17.

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proteftant qu'il ne fortiroit jamais de fon defert. Enfin par un pieux artifice on lui propofa le choix, ou d'obeïr au pape & d'accepter, ou d'aller trouver le pape même : qui, difoient-ils, connoiffant sa résolution ne lui feroit pas de violence. Flatté de cette efpérance il se mit en chemin, mais les députez fe garderent bien de le quitter. Quand il fut arrivé auprès du pape Alexandre, il fut reçû avec honeur de lui & de toute fa cour: car ils le connoiffoient pour homme d'un grand merite, & lorfqu'il cut audiance du pape, il dit qu'il n'étoit venu que pour lui demander grace, & le prier de ne le pas contraindre à faire ce qui n'étoit avantageux ni à lui-même ni à l'église qui le demandoit. Qu'il étoit un ignorant, un homme fans experience, un miferable: enfin qu'il avoit fait vœu de ne point fortir de fon defert.

Le pape lui répondit : Mon fils ne prétendez pas nous impofer par de mauvaises excuses, nous connoiffons vos talens: pourquoi vous découragezvous ? il faut obéir. Je ne me dédirai pas de ce que j'ai écrit. Vous avez promis de renoncer à vousmême & de fuivre J. Ĉ. il faut donc l'imiter en fon obéïffance, & renoncer à vôtre propre volonté. Le pape le confondit par ce difcours & le réduifit à garder le filence. Enfuite il le facra folemnellement de fa main le jour de la Nativité de la Vierge, qui cette année 1163. étoit le dimanche. Le papc le retint quelques jours auprès de lui, & comme les prélats de la cour de Rome s'entretenoient familierement de diverfes chofes avec Anthel

AN. 1163.

propos :

me, il citoit fouvent l'écriture fort à AN. 1163. ce qui leur fit dire: Eftes-vous donc un ignorant comme vous nous le vouliez perfuader? Il demanda fon congé avec empreffement & le pape de renvoïa, après lui avoir fait quelques petits pre

fents.

Anthelme étoit de la premiere noblesse de Savoïe, né vers l'an 1107. Ses parens le firent étudier dès fa jeunesse, & lui procurerent la prevôté & la facriftie de Genève, & la facriftie de Bellai, qui étoient les principales dignitez de ces deux églifes. Elles lui donnoient une grande confideration & d'amples revenus : dont il usoit magnifiquement, prenant plaifir à bien recevoir ceux qui Falloient voir & à leur rendre toutes fortes de services, ce qui lui acquit beaucoup d'amis. Il étoit auffi très-liberal envers les pauvres, & fa vie étoit pure, mais diffipée & occupée de foins temporels. Aiant paffé la premiere jeuncffe, il s'adonna à visiter les religieux, particulierement les Chartreux, plus par curiofité qu'à deffein de se convertir : la profperité dont il joüiffoit, & l'efperance de parvenir à de plus grandes dignitez étoient de grands obftacles. Un jour étant allé avec quelques jeunes gens de fon âge à la CharSup. l. 1xvI. ». treuse des Portes, dont le venerable Bernard étoit

35.

Vita. c. 1.

6. 2.

alors prieur ce faint homme, qui avoit déja fait
un grand nombre de converfions, exhorta forte-
ment Anthelme à penfer à fon falut, & quelques
autres Chartreux en firent de même. Anthelme
ne fe rendit pas pour lors, feulement il se recom-

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manda à leurs prieres & fe retira. Etant venu à la maifon d'en bas de cette Chartreufe il fut retenu pour y paffer la nuit par les freres convers & le procureur Bofon, qui étoit fon parent & homme d'une industrie merveilleufe. Le lendemain il remonta à la maison d'en haut, vifita les logemens des moines, & fut tellement touché de leur maniere de vie & de leurs difcours, qu'il demanda à être reçû parmi cux. Ils l'exhorterent à regler fes affaires & prendre jour pour revenir: mais il leur dit : J'ai réfolu de demeurer ici dès aujourd'hui : je laiffe dequoi payer mes dettes & j'ai de bons amis pour tout exccuter. Il prit donc l'habit, & embraffa leur obfervance avec une grande ferveur.

c.

Il étoit encore novice quand il fut envoïé à la ‹. sgrande Chartreufe où le nombre des moines étoit trés-petit. Là il s'appliquoit à la priere, à la méditation, au travail des mains, à la mortification, prenant tous les jours la difcipline; & il avoit un grand don de larmes, Etant fait procureur il s'a- c. 4. quitta três-dignement de cet emploi : soit pour la conduite des freres convers, foit pour les aumônes & le foin du temporel. Enfuite on le fit prieur. c. s. Le venerable Guigues aprés avoir exercé cette sup. liv. LXVI. Eq charge vingt-fept ans mourut en 1136. laissant une telle réputation qu'on l'appelloit fimplement le bon prieur. Son fucceffeur fut Hugues fixiéme prieur de la grande Chartreufe, qui après avoir gouverné deux ans fe démit de la fuperiorité & fit élire en fa place Anthelme en 1138. Quelques

30.

An. 1163.

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