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fense de cette caufe, je veux croire qu'il y eut plus d'imprudence que de projet.

CHAPITRE XLIX.

Influence des Loteries.

LES effets de ce levain, se déclarèrent par de triftes symptômes : la vertu fut plus rare, l'efprit public prit un autre tour. Comme la cupidité ne connoît plus de bornes, lorfqu'elle a franchi les limites naturelles, on pesa tout au poids de l'or, on vécut au hasard.

Dès que les Loteries furent en vogue, elles devinrent le fonds commun, quoique imaginaire, de ceux qui n'en avoient point d'autres, ou de quiconque vouloit tenter des entreprises fupérieures à fes moyens. Les efprits en furent tellement préoccu pés, qu'elles eurent pour tributaires des Citoyens de toutes les claffes. On y mit à tout propos, pour un oui, pour un non ; pour la naiffance d'un enfant, pour le gain d'un procès. S'il arrivoit de recou

vrer des deniers que l'on croyoit perdus, on fe hâtoit de les jeter dans la Roue de Fortune.

CE fut alors, que l'on craignit moins d'engager fa parole, de violer les Dépôts: le Pistolet étoit chargé, disoit un homme qui venoit de gagner le Gros Lot, la dernière reffource de fes Créanciers, en fuppofant qu'il ait pu fe réfoudre à les payer. Chaque Tirage, occafionnoit des Banqueroutes, des Suicides; répandoit dans les familles, la confternation, le déshonneur.

LOIN de s'éteindre, la fureur des jeux domeftiques n'en fut que plus ardente : cent Roues de Fortune, périodiquement agitées dans l'Europe, rendirent, par leurs promeffes magnifiques, les pertes journalières plus fupportables; ne fervirent, qu'à redoubler la témérité des joueurs.

LE Riche & le Pauvre, furent également féduits par ces nouvelles illufions: 'un, s'attendit à groffir fubitement son réfor; l'autre, espèra la fin de fa mi

¡ère.

QUAND ce vertige eut gagné les Habitans de la Campagne, ont les vit, par un attrait irréfiftible, quitter la charrue, accourir dans les Villes; &, le Billet en main, ne plus fe repaître, fur la foi de ce vain titre, que d'efpérances chimériques. Les Loteries, cependant, n'étoient pas encore ce qu'elles font aujourd'hui.

VOULEZ-VOUS en connoître le preftige? regardez cette multitude avide, cette foule insensée, de tout état, de tout sexe, de tout âge : Peuple crédule & trompé ! qui attend, dans les Palais des Rois, que le Sort ait prononcé fes Oracles, tantôt en présence d'un Prêtre . . . quoi d'un Miniftre de l'Être Suprême & binfaisant! tantôt fous les yeux de Thémis, indignée de cette nouvelle manière de la prostituer.

SUR des milliers d'hommes, pour un ou deux qui réuffiffent, vous verrez tous les mois, & plus fouvent encore, des Malheureux perdre tout; quelques-uns, jufques à l'espérance: mais vous n'entendez ni leurs foupirs, ni leurs gémiffemens.

On a foin d'étouffer les fanglots, par le bruit des fifres & des tambours, qui célèbrent pendant la paix, ces odieuses conquêtes de l'Etat fur le Citoyen, du Citoyen fur fes Frères.

LES acclamations de la Capitale, retentiront jufqu'au fond des Provinces. Les Journaux, les Gazettes, publieront les Numeros gagnans. Les noms des Favoris de la Fortune, volant de bouche en bouche, confignés fur des Liftes couronnées de feftons & de fleurs, ameuteront de toutes parts de nouveaux concurrens. On affichera de nouvelles espérances, sur tous les piliers, dans tous les Carrefours. Cent Hérauts de la Cupidité, ne cefseront, à toute heure, en tous lieux, de tenter, de harceler les Paffans.

DÉJA, dans l'efpoir d'un gain prompt & facile, le Père de famille à l'infu de fon Epouse, convertit en ftériles Papiers le pain de sa maison : déja l'Artisan, abandonnant fa tâche commencée, vend les inftrumens de fon métier.

CE fatal efpoir, fe gliffe & pénètre

jufqu'au fein des Cloîtres: le Solitaire inquiet, oubliant fes vœux, étonné de fes defirs mondains, regrette les biens qu'il a quittés.

LE croira-t-on? le Supérieur d'une Congrégation de Pénitens, volontairement dévoués au filence de la mort, follicita le privilège de faire jouer le Public, à ces jeux fi contraires, je ne dis pas feulement à la charité Chrétienne, mais à la fimple humanité. Il obtint ce qu'il demandoit: Ah mon Père, lui dit un homme vertueux, quel fcandale pour les Fidèles, quand ils entendront crier dans Paris, Loterie de la Trappe (1)!

(1) « Feu M. Bazin, dont tout Paris a connu la » piété & les talens, étant allé à la Trappe il y a » peut-être vingt-cinq ans, l'Abbé lui apprit qu'il venoit d'obtenir la permiffion d'ouvrir une Loterie, pour rétablir le temporel de fon Abbaye. Ah mon père, lui dit M. Bazin, quel scandale ne fera-ce "point pour les Fidèles, d'entendre crier dans les

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rues de Paris, Loterie de l'Abbaye de la Trappe! "La représentation de M. Bazin, produifit un effet » heureux. L'Abbé fit fes réflexions: il renvoya à la » Cour, la permiffion qu'il avoit obtenue, & ne voulut plus entendre parler de Loterie. » Differt. Théol. fur les Lot. 1742. pag. 128.

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