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IL fallut jouer, car il faut bien faire quelque chofe. Pour remplir le vide de la vie on joua différens jeux, auxquels on ne fe livra d'abord que par défœuvrement. On les appela jeux de Société, parce qu'ils eurent affez d'attrait pour rapprocher les Citoyens. Peut-être auffi les nomma-t-on jeux de Commerce, parce qu'il en pouvoit réfulter des profits journaliers.

CES jeux fédentaires qui n'avoient été dans l'origine, que le fupplément des anciens exercices, faits pour rendre plus sains, plus actifs, pour aguerrir la jeunesse, & prolonger la vigueur jusque dans l'âge avancé: ces jeux s'accréditèrent tellement, que le premier talent des femmes dont la mode fait les Mœurs, fut de favoir affortir les Parties, d'occuper fon monde, de ne laiffer à perfonne, ni le temps, ni l'occafion de montrer ou de fentir fa nullité.

L'ÉDUCATION d'un jeune homme ne parut achevée, que lorfqu'il fut en état de jouer tous les jeux de convention. On y attacha tant d'importance, que des Pères

& des Mères avant de produire leurs enfans dans le monde, eurent recours à des Maîtres dont les Élèves devenus trop habiles, ont été justement foupçonnés.

LA galanterie & les fpectacles, firent quelques diverfions: mais le jeu retint dans l'ignorance, les trois quarts de ceux qui pour s'inftruire, n'avoient besoin que de s'informer & d'écouter.

EXCEPTE quelques maisons où l'on fait aujourd'hui commercer de fon ame, il faut jouer dans toutes les autres, fous peine d'être compté pour rien, & quelquefois triftement éconduit.

EST-CE donc un fi grand mal, que de se livrer à des jeux dont la perte eft fixée? J'en vois moins dans la chofe, que dans l'abus. Platon reprochoit à quelqu'un, de ce qu'il jouoit trop. Vous faites, lui dit-on, bien du bruit pour peu de chofe. C'est peu de chofe, répliqua-t-il, mais n'eft-ce rien qu'une telle habitude (1)?

(1) DIOG. LAERT. Lib. III, §. 58.

La patrie, nos parens, nos amis & tant de malheureux à foulager, nous laiffent-ils de l'argent & du temps à perdre?

DE grands Philofophes, perfuadés qu'il y a plus de fageffe dans bien des circonftances, à partager les plaifirs de fes contemporains qu'à s'en priver, ont permis le jeu, pourvu qu'on n'en fît pas fa principale affaire: ufez-en, difoit Cicéron, comme du fommeil, après avoir rempli vos devoirs(1). Plufieurs paffages de cet Auteur, prouvent qu'il rejetoit les jeux infectés par le defir de l'argent. Qu'on les purge de ce levain, je les approuve auffi : je fais plus, je les confeille; mais avec des reftrictions.

ON riroit, aujourd'hui, des précautions d'une illuftre Romaine, qui avoit foin d'écarter fon jeune fils, toutes les fois qu'elle se mettoit au jeu : croyez, difoit Pline le Jeune, qu'elle en ufoit ainfi, autant par refpe&t pour les tendres années de ce fils

(1) Ludo autem & joco uti illo quidem licet; fed ficut fomno & quietibus ceteris, tum cum gravibus feriisque rebus fatisfecerimus. De Offic. Lib. I, Cap. XXIX.

bien aimé, que par un effet de fa tendreffe maternelle (1).

PUISQUE l'ufage eft de jouer, que vos jeux, dirois-je aux Parens, foient du moins l'image de la plus ftricte probité (2): je veux même qu'ils fervent de leçons (3). On peut, difoit Plutarque, profiter en riant, & rire en profitant (4).

S'IL vous arrivoit, ajouterois - je, de diffimuler en badinant un coup douteux, hâtez-vous de réparer cette imprudence, mais avec affez d'éclat & de gravité, pour que les jeunes fpectateurs qui vous observent, foient eux-mêmes confus & troublés de vos excufes. Ils s'en fouviendront! c'est-là le vrai fecret de leur inculquer de bonne heure, l'habitude des remords: de les rendre délicats, circonfpects; de leur

(1) Quod mihi non amore ejus magis facere, quam reverentia videbatur. Lib. VII, Epift. XXIV, §. 3.

(2) In ipfo joco aliquod probi ingenii lumen eluceat. Cic. De Offic. Lib. I, Cap. XXIX.

(3) S. Jérome écrivoit à une jeune Dame Romaine : Lufus ipfe fit eruditio. Epift. VII, ad Latam.

(4) Propos de Table. L. I, Quest. 4.

apprendre, à ne jamais profiter des méprifes & des diftra&tions.

MONTAIGNE, loin de regarder le jeu de fimple amusement comme une chose indifférente, déclare qu'il n'auroit pas voulu se permettre la moindre fupercherie, même lorsqu'il jouoit contre fa femme ou fa fille.

IL favoit que l'exemple corrompt d'autant plus vîte, que le modèle est imposant. Il s'applaudiffoit d'avoir toujours dédaigné les fineffes: Pourquoi, difoit-il, n'aurois-je pas trompé aux Ecus, fi j'avois trompé aux Epingles (1)?

IL refte à confidérer comment les jeux de Commerce ou de Société, s'altèrent & deviennent infociables.

(1) Effais de MONT. Lib. I, Chap. XXII.

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