Imágenes de páginas
PDF
EPUB

s'exécute de la manière que vous le concevez? Il peut y avoir des difficultés qui ne s'offrent point à mon esprit, repartit Francisque; mais nous les leverons le renégat et moi. Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j'espère bien de notre entreprise, et j'espère qu'à mon retour j'aurai de bonnes nouvelles à vous annoncer..

Ce ne fut pas sans inquiétude que le Tolédan attendit Francisque, qui revint trois ou quatre heures après et qui lui dit : J'ai parlé au renégat, je lui ai proposé notre dessein; et après une longue délibération nous sommes

convenus

qu'il achetera un petit vaisseau tout équipé, que comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves il se servira de tous les siens; que de peur de se rendre suspect il engagera douze soldats turcs, de même que s'il avait effectivement envie d'aller en course; mais que deux jours avant celui qu'il leur assignera pour le dé

il s'embarquera la nuit avec ses esclaves, levera l'anere sans bruit, et viendra nous prendre avec son esquif à une petite porte de ce jardin, qui n'est pas éloignée de la mer. Voilà le plan de notre entreprise : vous pouvez en in. struire la dame esclave et l'assurer que dans quinze jours au plus tard elle sera hors de captivité.

Quelle joie pour Zarate d'avoir une si agréable assurance à donner à dona Theodora ! Pour obtenir la permission de la voir il chercha le jour suivant Mezomorto; et l'ayant rencontré,

Pardonnez-moi, seigneur, lui dit-il, si j'ose vous demander comment vous avez trouvé la belle esclave : êtes-vous plus satisfait? J'en suis charmé, interrompit le dey; ses yeux n'ont point évité hier mes plus tendres regards, ses discours, qui n'étaient auparavant que des réflexions éternelles sur son état, n'ont été mêlés d'aucune plainte, et même elle a paru prêter aux miens une attention obligeante.

C'est à tes soins, Alvaro, que je dois ce changement; je vois que tu connais bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes encore pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Épuise ton esprit et ton adresse pour hâter mon bonheur, je romprai aussitôt tes chaînes; et je jure par l'ame de notre grand prophète que je te renverrai dans ta patrie chargé de tant de bienfaits que les chrétiens en te revoyant ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.

:

Le Tolédan ne manqua pas de flatter l'erreur de Mezomorto il feignit d'être très sensible à ses promesses; et sous prétexte d'en vouloir avancer l'accomplissement il s'empressa d'aller voir la belle esclave. Il la trouva seule dans son appartement, les vieilles qui la servaient étaient Occupées ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrois et le renégat avaient comploté ensemble, sur la foi des promesses qui leur avaient été

faites.

Ce fut une grande consolation pour la dame. d'entendre qu'on avait pris de si bonnes mesures pour sa délivrance. Est-il possible, s'é

cria-t-elle dans l'excès de sa joie, qu'il me soit permis de revoir encore Valence, ma chère patrie? quel bonheur, après tant de périls et d'alarmes, d'y vivre en repos avec vous! Ah! don Juan, que cette pensée m'est agréable! en partagez-vous le plaisir avec moi? songez-vous qu'en m'arrachant au dey c'est votre femme que Vous lui enlevez?

Hélas! répondit Zarate en poussant un profond soupir, que ces paroles flatteuses auraient de charmes pour moi si le souvenir d'un amant malheureux n'y venait point mêler une amer tume qui en corrompt toute la douceur! Pardonnez-moi, madame, cette délicatesse: avouez même que Mendoce est digne de votre pitié. C'est pour vous qu'il est sorti de Valence, qu'il a perdu la liberté, et je ne doute point qu'à Tunis il ne soit moins accablé du poids de ses chaînes que du désespoir de ne vous avoir pas vengée.

Il méritait sans doute un meilleur sort, dit dona Theodora je prends le ciel à témoin que je suis pénétrée de tout ce qu'il a fait pour moi, je ressens vivement les peines que je lui cause, mais par un cruel effet de la malignité des astres mon cœur ne saurait être le prix de ses services.

Cette conversation fut interrompue par l'arrivée des deux vieilles qui servaient la veuve de Cifuentes. Don Juan changea de discours, et faisant le personnage du confident du dey, Oui, charmante esclave, dit-il à Theodora, vous avez. enchaîné celui qui vous retient dans les fers. Mezomorto, votre maître et le mien, le plus

amoureux et le plus aimable de tous les Turcs, est très content de vous, continuez à le traiter favorablement, et vous verrez bientôt la fin de vos déplaisirs. Il sortit en prononçant ces derniers mots, dont le vrai sens ne fut compris que par cette dame.

Les choses demeurèrent huit jours dans cette disposition au palais du dey. Cependant le renégat catalan avait acheté un petit vaisseau presque tout équipé, et il faisait les préparatifs du départ; mais six jours avant qu'il fût en état de se mettre en mer don Juan eut de nouvelles alarmes.

Mezomorto l'envoya chercher, et l'ayant fait entrer dans son cabinet, Alvaro, lui dit il, tu es libre, tu partiras quand tu voudras pour t'en retourner en Espagne; les présens que je t'ai promis sont prêts. J'ai vu la belle esclave aujourd'hui; qu'elle m'a paru différente de cette personne dont la tristesse me faisait tant de peines! Chaque jour le sentiment de sa captivité s'affaiblit, je ai trouvée si charmante que je viens de prendre la résolution de l'épouser; elle sera ma femme dans deux jours.

Don Juan changea de couleur à ces paroles; et quelque effort qu'il fit pour se contraindre il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey, qui lui en demandala cause.

Seigneur, lui répondit le Tolédan dans son embarras je suis sans doute fort étonné qu'un des plus considerables personnages de l'empire ottoman veuille s'abaisser jusqu'à épouser une esclave : je sais bien que cela n'est pas sans

exemple parmi vous; mais enfin l'illustre Mezomorto, qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la Porte... J'en demeure d'accord, interrompit le dey, je pourrais même aspirer à la fille du grand-visir, et me flatter de succéder à l'emploi de mon beau-père mais j'ai des richesses immenses; et peu d'ambition. Je préfère le repos et le plaisir dont je jouis ici au visirat, à ce dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés que la crainte des sultans ou la jalousie des envieux qui les approchent nous en précipitent; d'ailleurs j'aime mon esclave, et sa beauté la rend digne du rang où ma tendresse l'appelle.

Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion pour mériter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés ridicules la lui fassent mépriser? Non, seigneur, repartit don Juan, je suis persuadé qu'elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permettez-moi pourtant de vous dire que vous ne devez point l'épouser brusquement; ne précipitez rien. Il ne faut pas douter que l'idée de quitter une réligion qu'elle a sucée avec le lait ne la révolte d'abord; donnez-lui le temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu'au lieu de la déshonorer et de la laisser vieillir parmi le reste de vos captives vous l'attachez à vous par un mariage qui la comble de gloire, sa reconnaissance et sa vanité vaincront peu à peu ses scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre dessein.

Le dey demeura quelque temps rêveur; le dé

« AnteriorContinuar »