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le Diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de m'introduire auprès des souverains ce serait empiéter sur les droits de Léviathan, de Belphegor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit: ces trois esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici c'est avoir fait, je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre nous, je ne serais pas le plus fort.

Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce palais : j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos confrères sans pouvoir vous secourir : car, si je me mettais de la partie, je crois que vous n'en seriez guère mieux. Non, sans doute, repartit Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les leurs.

Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce

que je ne vous fais pas entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez. En achevant ces paroles il prit par la main don Cléophas, et fendit avec lui les airs du côté de la Merci.

CHAPITRE XIX.

Des captifs.

ILS s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. Que de monde ! dit Léandro Pérez. Quelle cérémonie assemble ici tout ce peuple? C'est, répondit le démon, une cérémonie que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver dans un moment. Ils reviennent d'Alger, où les pères de la rédemption les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se remplir de spectateurs.

Il est vrai, répliqua Zambullo, que je

n'ai pas été jusqu'ici fort curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est là celui que votre seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas tant m'en faire fête. Je vous connais trop bien, repartit le Diable, pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que d'observer des misérables: mais, quand vous saurez qu'en vous les faisant considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables qu'il y a dans la captivité des uns, et les embarras où vont se trouver quelques autres à leur retour chez suis persuadé que vous ne serez pas fâché que je vous donne ce divertissement. Oh! pour cela, non, reprit l'écolier; ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez un vrai plaisir de tenir votre promesse.

eux,

je

Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs qui marchaient en cet ordre : ils allaient à pied deux à deux sous leurs habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez grand nombre de religieux de la Merci qui avaient été au

devant d'eux les précédaient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire, comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portait l'étendard de la rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête; les vieux les suivaient, et derrière ceux-ci paraissait sur un petit cheval un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout l'air d'un prophète; aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait les yeux des assistans par sa gravité, ainsi que par une longue barbe grise qui le rendait vénérable et on lisait sur le visage de ce Moïse espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de chrétiens dans leur patrie.

Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point de revoir leurs parens, il en est d'autres qui craignent d'apprendre que pendant leur absence il ne soit arrivé dans leurs familles des événemens plus cruels pour eux que l'esclavage.

Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier cas. L'un,

natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir été dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucune nouvelle de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq enfans qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de laine de Ségovie, fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre lustres. Il appréhende que depuis tant d'années sa famille n'ait changé de face, et sa crainte n'est pas sans fondement; son père et sa mère sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé par leur mauvaise conduite.

J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, etje juge àson air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade. Le captif que vous regardez, répondit le Diable, a grand sujet d'être joyeux de sa délivrance; il sait qu'une tante, dont il est unique héritier, vient de mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante : cela l'occupe bien agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui remarquez.

Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté : une cruelle

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