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Il n'est pas besoin de vous dire que je fus fort étonnée de me voir saisie par une troupe de gens masqués. Je m'évanouis entre les bras de celui qui me portait, et quand je revins de mon évanouissement, qui fut sans doute très-long, je me trouvai seule avec Inès, une de mes femmes, en pleinemer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avait les voiles au vent.

La malheureuse Inès se mit à m'exhorter à prendre patience, et j'eus lieu de juger par ses discours qu'elle était d'intelligence avec mon ravisseur. Il osa se montrer devant moi, et venant se jeter à mes pieds: Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvaro le moyen dont il se sert pour vous posséder. Vous savez quels soins je vous ai rendus, et par quel attachement j'ai disputé votre cœur à don Fadrique jusqu'au jour que vous lui avez donné la préférence. Si je n'avais eu pour vous qu'une passion ordinaire, je l'aurais vaincue, et je me serais consolé de mon malheur: mais mon sort est d'adorer vos charmes ; tout méprisé que je suis, je ne saurais m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien pourtant de

la violence de mon amour: je n'ai point attenté à votre liberté pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts, et je prétend's que, dans la retraite où je vous conduis, un nœud éternel et sacré unisse nos cœurs.

Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me ressouvenir; mais, à l'entendre, il semblait qu'en me forçant à l'épouser, il ne me tyrannisait pas, et que je devais moins le regarder comme un ravisseur insolent que comme un amant passionné. Pendant qu'il parla, je ne fis que pleurer et me désespérer : c'est pourquoi il me quitta, sans perdre le temps à me persuader; mais, en se retirant, il fit un signe à Inès, et je compris que c'était pour qu'elle appuyat adroitement les raisons dont il avait voulu m'éblouir.

Elle n'y manqua point; elle me représenta même qu'après l'éclat d'un enlèvement, je ne pouvais guère me dispenser d'accepter la main d'Alvaro Ponce, quelque aversion que j'eusse pour lui; que ma réputation ordonnait ce sacrifice à mon cœur. Ce n'était pas le moyen d'essuyer mes larmes que de me faire voir la nécessité de ce

mariage affreux : aussi étais-je inconsolable. Inès ne savait plus que me dire, lorsque tout à coup nous entendîmes sur le tillac un grand bruit qui attira toute notre attention.

Ce bruit, que faisaient les gens de don Alvaro, était causé par la vue d'un gros vaisseau qui venait fondre sur nous à voiles déployées. Comme le nôtre n'était pas si bon voilier que celui-là, il nous fut impossible de l'éviter. Il s'approcha de nous, et bientôt nous entendîmes crier Arrive, arrive. Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux mourir que de se rendre, furent assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut très-vive; je ne vous en ferai point le détail je vous dirai seulement que don Alvaro et tous les siens y périrent, après s'être battus comme des désespérés. Pour nous, l'on nous fit passer dans le gros vaisseau, qui appartenait à Mézomorto, et que commandait Aby Aly Osman, un de ses officiers.

Aby Aly me regarda long-temps avec quelque surprise; et, connaissant à mes habits que j'étais Espagnole, il me dit en

langue castillane: Modérez votre affliction: consolez-vous d'être tombée dans l'esclavage; ce malheur était inévitable pour vous. Mais que dis-je, ce malheur ? c'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes trop belle pour vous borner aux hommages des chrétiens. Le ciel ne vous a point fait naître pour ces misérables mortels. Vous méritez les vœux des premiers hommes du monde les seuls musulmans sont dignes de vous posséder. Je vais, ajouta-t-il, reprendre la route d'Alger : quoique je n'aie point fait d'autre prise, je suis persuadé que le dey, mon maître, sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beauté qui va faire ses délices et tout l'ornement de son sérail.

A ce discours, qui me faisait connaître ce que j'avais à redouter, je redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyait d'un autre œil que moi le sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que je m'affligeais sans modération. Tantôt j'adressais mes soupirs au ciel, et j'implorais son secours; tantôt je souhaitais que quel

ques vaisseaux chrétiens vinssent nous at.taquer, ou que les flots nous engloutissent. Après cela, je souhaitais que mes larmes et ma douleur me rendissent si effroyable, que ma vue pût faire horreur au dey: vains souhaits, que ma pudeur alarmée me faisait former. Nous arrivâmes au port: on me conduisit dans ce palais : je parus devant Mézomorto.

Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me présentant à son maître, ni ce que son maître lui répondit, parce qu'ils se partèrent en ture; mais je crus m'apercevoir aux gestes et aux regards du dey que j'avais le malheur de lui plaire, et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol achevèrent de me mettre au désespoir, en me confirmant dans cette opinion.

Je me jetai vainement à ses pieds, et lui promis tout ce qu'il voudrait pour ma rançon. J'eus beau tenter son avarice par l'offre de tous mes biens; il me dit qu'il m'estimait plus que toutes les richesses du monde. Il me fit préparer cet appartement, qui es. le plus magnifique de son palais; et depuis ce temps-là il n'a rien épargné

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