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14.

7. 40.

Reg. S.B.prolog. Ce qui montre combien la ferveur s'est rallentie depuis, quand on a re&c. ult. gardé cette regle comme trop sévere ; & combien ceux qui y ont apporté

tant de mitigations, étoient éloignez de l'esprit de leur vocation.

Saint Benoît croyoit avoir usé d'une grande condescendance en accor

dant aux moines un peu de vin, & deux mets outre le pain, sans les obliDiabo ger à jeûner toute l'année; & faint Gregoire pape , qui vivoit dans le mês

me fiecle , & qui pratiquoit cette regle , en louë particulierement la difcretion : mais la nature corrompuë , trouve toujours de mauvaises raisons pour se flater, & autoriser le relâchement. Nous les examinerons ensuite: j'ajoûte seulement ici , qu'il vaut mieux demeurer dans l'état d'une vie commune, que de tendre à la perfection par une voye imparfaite.

Cependant s'étoient formées en plusieurs églises des communautez de

clercs , qui menoient une vie approchante de celle des moines , autant Hist . liv. XIII. n. que leurs fonctions le pouvoient permettre. Saint Eusebe de Verceil est

le premier évêque que l'on trouve avoir fait vivre ainsi son clergé ; & saint Hif. liv. xxiv. Augustin suivit Ion exemple, comme on voit par les deux sermons de la

vie commune. On nomma ces clercs chanoines ; & vers le milieu du sep Hiff

. liv. XLIII. tiéme fiecle , faint Chrodegang évêque de Mers, leur donna une regle 15. 37

qui fut depuis reçûë par tous les chanoines , comme celle de saint Benoît par tous les moines. Ainsi voilà deux sortes de religieux, les uns clercs, les autres laïques , car les moines l'étoient pour la plậpart. L'objet de leur institut étoit de travailler à leur salut particulier , soit en conservant l'innocence', soit en réparant les désordres de leur vie passée par une penitence sérieuse : les clercs vivant en commun, imitoient la vie monastique , pour se précautionner contre les tentations de la vie active & de la fré quentation avec les séculiers.

Au commencement du neuviéme fiecle, & près de trois cent ans après faint Benoît, les moines se trouverent très-éloignez de l'observance exacte de la regle ; parce que les monasteres répandus par tout l'occident, étant indépendans les uns des autres , reçûrent insensiblement divers usages sur ce qui n'est point écrit dans la regle; comme la couleur & la figure de l'habit , & la qualité de la nourriture ; & ces divers usages furent des pré

textes de relâchement.. Pour y remedier , fut fait le reglement d'Aix-la-som. 7. conc: p. Chapelle en 817. au commencement du regne de Louis le Debonnaire, 150S.

par

les soins de saint Benoît abbé d'Aniane , avec le conseil de plusieurs au-Hist . liv. xLvI. tres abbez de tout l'empire François. On y recommande le travail des

mains, dont l'abbé même n'étoit pas exempt : & il paroît qu'il y avoit en-Ibid. n. 22.

core peu de prêtres entre les moines. L'année précedente 816. plusieurs évêques assemblez au même lieu, donnerent aux chanoines une regle, qui est comme une extension de celle de saint Chrodegang : elle fut envoyée

par tout l'empire, & observée pendant plusieurs fiecles. III

Mais dans le reste de celui-ci & le commencement du dixiéme, les Ordre de Clu- ravages des Normands & les hostilitez universelles entre les Chrétiens gni.

ruinerent plusieurs églises & la plûpart des monasteres, comme on voit Hift.liv. LIV. 42. par les plaintes du Concile de Trond tenu en 909. L'observance monastitom. 2. conc. p.

que étoit presque éteinte en occident , quand Dieu suscita de saints person 3 20.

3. 28.

n. 24.

mages , dont le zele ardent lui donna comme un nouveau commencement. Ibil.p. 565. Dès l'année suivante 910. Guillaume duc d'Aquitaine fonda le monastere Hift

. liv. LIV. n. de Clugni , & en donna la conduite à l'abbé Bernon, qui avec le secours 43. du moine Hugues , tiré de saint Martin d'Autun, recueillir la tradition de l'observance la plus pure de la regle de saint Benoît , qui s'étoit conservée en quelques monasteres.

Saint Odon successeur de Bernon, perfectionna l'établissement de Clu- Hif. lio. lv. gni , & y joignit plusieurs autres monasteres dont il avoit la conduite , y faisant garder le imême ordre, c'est-à-dire, la même obfervance: d'où vint ensuite le nom d'ordre appliquez aux differentes communautez, pratiquant la même regle, comme l'ordre de faint Benoît , de S. Augustin, de saint François & les autres. Celui de Clugni fut très-celebre , par la vertu & la doctrine de ses premiers abbez saint Maieul , faint Odilon , & saint Hugues : mais au bout de deux cent ans il tomba dans une grande obscurité; & je n'y vois plus d'homme distingué depuis Pierre le Venerable.

Or je trouve deux causes de cette chute, les richesses & la multiplication des prieres vocales. Le merite singulier des premiers abbez de Clugni leur attira l'estime & l'affection des princes, des rois & des empereurs, qui les comblerent de bienfaits : dès le temps de saint Odon le nombre en Hift. liv. . fut si grand, qu'il en reste jusqu'à cent quatre-vingt huit chartes. Il est à n. 24. craindre que ces Saints n'eussent pas assez refléchi sur les inconvéniens de la richesse , si bien marquez dans l'évangile, & connus même des philosophes payens. Les riches sont naturellement orgueilleux , persuadez qu'ils n'ont besoin de personne, & qu'ils ne manqueront jamais de rien. C'est Pourquoi faint Paul recommande à Timothée d'exhorter les riches à ne

1, Tp. VI. 17 point s'élever dans leurs pensées, & ne pas mettre leur esperance dans les richesses incertaines. Les grands biens attirent de grands soins pour

les conserver; & ces soins ne s'accordent guères avec la tranquillité de la contemplation , qui doit être l'unique but de la vie monastique : ainsi dans une communauté riche, le superieur au moins, & ceux qui le soulagent dans le maniement des affaires , quand ils ont veritablement l'esprit de leur état , trouvent qu'ils ne sont presque plus moines. Ajoûtez que souvent l'amour propre se déguise sous le nom specieux du bien de la communauté; & qu'un procureur ou un cellerier suivra son inclination naturelle pour amafler ou pour épargner , fous prétexte qu'il ne lui revient aucun avantage particulier.

La richeffe commune est dangereuse même pour les particuliers. Dans une abbaye de vingt moines, joüisfans de trente mille livres de rente, chacun est plus fier de sçavoir qu'il a part à ce grand revenu; & il est tenté de mépriser les communautez pauvres, & les religieux mandians de profession. Il veut profiter de la richesse de la maison, ou pour sa commodité particuliere, & être aussi-bien nourri, vêtu & logé que son observance le permet; & quelquefois au-delà. C'est ce qui étoit arrivé à Clu- Hift

. liv. IXVIG gni, comme on voit dans l'apologie de saint Bernard. Les moines faisoient "o 49. la meilleure chére qu'ils pouvoient en maigre, & s'habilloient des étoffes Opusc. s. du plus grand prix: les abbez marchoient à grand train, suivis de quantité

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n. 6o.

21.

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de chevaux, & faisant porter de grands équipages : les églises étoient. bå-
ties magnifiquement , & richement ornées , & les lieux réguliers à pra-
portion.

L'autre cause du relâchement fut la multiplication des prieres : je dis de

la psalmodie & des autres prieres vocales; car ils en avoient beaucoup Hift. liv. LXIII. ajouté à celles que prescrit la regle de saint Benoît, comme on voit dans

les coutumes de Clugni écrites par saint Ulric, qui vivoit encore vers la Spicil. to. 4. P. fin du onziéme siecle. Ils avoient entr’autres ajoûté l'office des morts dont

ils étoient les auteurs, & ils le chantoient toute l'année. Cette longue pfal

modie leur ôtoit le temps du travail des mains : & Pierre le Venerable en Hift. liv. LXVII. convient, répondant aux objections de saint Bernard. La regle , dit-il,

l'ordonne seulement pour éviter l'oiliveté , que nous évitons en remplif-
sant notre temps par de faints exercices , la priere, la lecture, la psalmodie...
Comme si faint Benoît n'avoit pas assez donné de temps à ces faints exer-
cices ; & n'avoit pas eu de bonnes raisons pour donner de plus sept heures
entieres de travail.

Peut-être que Pierre le Venerable, & ceux qui pensoient comme luy
étoient trompez par les préjugez de leur temps , & regardoient le travail ,

corporel comme une occupation balle & servile. L'antiquité n'en jugeait M. Ifr. n.6. pas ainsi , comme j'ai fait voir ailleurs ; & sans parler des Israëlites & des

autres Orientaux, les Grecs & les Romains s'en faisoient honneur : mais
les nations Germaniques & les Barbares du Nord accoûtumez à ne s'occu-
per que de la chasse & de la guerre, ont toujours méprisé l'agriculture &

les arts, comme on voit encore aux ineurs.de notre noblelle..
IV.
Ordre. de Cî-

Deux cent ans après la fondation de Cligni, Dieu suscita d'autres grands:

hommes , qui ramenerent l'efprit de la regle de saint Benoît , je veux dire: Hist. liv. lxiv, les fondateurs de Cîteaux, particulierement saint Bernard, que je regarde Mu 54. LXVI. 1. 21. comme la merveille de son fiecle. Dieu sembloit avoir pris plaisir à ral

sembler en lui tous les avantages de la nature & de la grace : la noblesse ,
la vertu des parens , la beauté du corps, les perfections de l'esprit.; viva-
cité, penetration, discernement fin, jugement solide. Un cæur genereux,
des sentimens élevez, un courage ferme , une volonté droite & constan-
te: ajoûtez à ces talens naturels une bonne éducation, les meilleures écue
des que l'on pût faire de son temps, soit pour les sciences humaines , soit .
pour la religion : une méditation continuelle de l'écriture fainte, une gran-
de lecture des peres : une éloquence vive & forte, un stile veritablement
trop orné, mais conforme au goût de son siecle. Ajoûtez les effets de la
grace. Une humilité profonde , une charité sans bornes , un zele ardent :

enfin le don des miracles.
Hift. liv. 2X1. Il faut toutefois avouer que son zele ne fut pas assez reglé par la discré-
The 14. n. 43 tion, en ce qui regardoit sa santé qu'il ruina de bonne heure par des auf-
teritez excellives;

& vous avez vû le soiu que fut obligé d'en prendre son illuftre ami Guillaume. de Champeaux. J'eltime plus les Egyptiens & les autres anciens moines, qui sçavoient fi bien accorder l'austerité avec la

fanté, qu'ils vivoient souvent près de cent ans. Freres lais. Saint Bernard étoit fort affectionné au travail des mains, rétabli sérieu

sement

teaux

V.

D

lieu que

fément dans l'observance de Cifteaux : mais on y introduisît une nouveau-
té, qui dans la suite contribua au relâchement, je veux dire la distinction
des moines du chœur, & des freres lais. La regle n'en fait aucune men-
tion, & jusqu'à l'onziéme siecle les moines se rendoient eux-mêmes tou-
tes sortes de services, & s'occupoient tous des mêmes travaux.

Saint Jean Gualbert fue le premier qui institua des freres lais en son mo-
Aastere de Valombreuse, fondé vers l'an 1040. La raison de cette institu-

Hift

. liv. LX1. no

4. LXIII n. 58. tion fut apparemment l'ignorance des laïques, qui la plậpare ne sçavoient "Mabill

. praf. 2. pas lire, même les nobles : de sorte que le latin n'étant plus la langue Sac. n. 9. vulgaire comme du temps de faint Benoît , ils ne pouvoient apprendre les Annal. pseaumes par cæur , ni profiter des lectures qui se font à l'office divin: atı

les moines étoient dès-lors clercs pour la plớpart', ou destinez à le devenir. Mais il semble que ceux qui introduisirent cette distinction', ne consideroient pas que l'on peut arriver à la plus haute perfection faits aucune connoissance des lettres. La plớpart des anciens moines d'Egypte ne sçavoient pas lire, & faint Antoine tout le premier : & faint Arsene s'étant retiré chez eux : Je sçai les sciences des Grecs & des Romains ; mais je n'ai pas encore appris l'alphabeth de ce vieillard que vous trouvez li grossier. On occupoit donc ces freres lais des travaux corporels, du ménage de la campagne & des affaires du dehors ; pour prieres on leur prefcrivoit un certain nombre de Pater, à chacune des heures canoniales; & afin qu'ils s'en púffent acquitter, ils portoient des grains enfilez , d'oul font venus les chapelets. Ces freres étoient vêtus un peu differemment des moines , & portoient la barbe longue comme les autres laïques. Les Chartreux eurent de ces freres dès le commencement, ausli-bien

que

les moines de Grandmont & ceux de Cifteaux ; & tous les ordres religieux venus depuis ont suivi leur exemple, Enfin il a passé même aux religieutfes,& on distingue chez elles les filles du chœur & les seurs converses , quoique la même raison n'y soit pas , puisqu'ordinairement elles ne sçaverit pas plus de latin les unes que les autres.

Or cette distinction entre les religieux a été une grande source de relachement : les moines du cheur voyant les freres lais au-dessous d'eux, les ont regardez comme des ignorans & des hommes grossiers destinez à les fervir , & se sont regardez eux-mêmes comme des feigneurs : car c'est ce que signifie le titre Dom , abregé de Dominus ou Domnus, qui, en Italie & en Espagne, est encore un titre de nobleffe ; & je ne crois pas qu'on le Reg. c. 63. trouve attribué aux simples moines avant l'onziéme siecle, au moins la regle de faint Benoît ne le donne qu'à l'abbé seul. C'est donc principalement depuis ce temps qu'ils ont crû le travail des mains indigne d'eux, le trouvant suffisamment occupez de la priere & de l'étude.

D'un autre côté les freres convers ont été une source de division dans les monasteres , qui étant composez de deux corps si differens n'ont plus été parfaitement unis. Les freres manquant d'étude , & souvent d'éducation, ont quelquefois voulu dominer, comme étant plus necessaires pour le temporel, que le spirituel suppose : car il faut vivre avant que de prier & d'étudier. Vous avez vû ce qui arriva dans l'ordre de Grandmont sous Tome XX.

b

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nes.

Hij. liv. lxxxv. le pape Innocent III. & comment il fut obligé de réprimer l'insolence des

freres, qui vouloient regler même le spirituel, & l'ordre ne s'est jamais bien remis de cette division. Ce sont apparemment de tels exemples qui ont obligé tous les religieux en general a tenir les freres convers fort bas & fort soumis: ce qui est difficile sans s'élever au-deslus d'eux : l’uniformi

té de la regle de saint Benoît étoit plus sûre. VI. Les moines ayant abandonné le travail des mains, crûrent que l'étude Etudes des moi- étoit une occupation plus digne d'eux , & l'ignorance des feculiers, même

des clercs, les y engageoit par une espece de neceslité. Or ils ne se bornerent pas à l'étude qui leur étoit la plus convenable , l'écriture sainte & les peres, en un mot la théologie : en quoi ils auroient imité S. Jerôme, & quelques autres anciens moines ; mais depuis le huitiéme & le neuviéme siecle , ils embrasserent toutes sortes d'études, comme on voit entr'autres par Alcuin. Ils joignirent à la théologie l'étude des canons, qui fait partie de la science ecclefiastique, mais plus convenable aux évêques & aux prêtres destinez à gouverner les peuples. Les moines ne laisserent pas de s'y appliquer fortement, comme on voit par le fameux Gratien auteur du Decret; & cette étude attira celle du droit civil , principalement depuis la découverte du Digeste , & des autres livres de Justinien.

Les moines donnerent encore dans une autre étude plus éloignée de leur profession , sçavoir la médecine. Rigord moine de saint Denis , étoit physicien, c'est-à-dire , medecin du Roi Louis le Gros, dont il a écrit l'hiItoire ; & S. Bernard parle d'un moine de son ordre , qui s'étoit rendu fa.meux dans cet art. Je veux croire que les moines avoient commencé à s'y appliquer par charité pour les malades: mais comme il falloit sortir

pour les visiter , c'étoit toujours une source de dissipation. On peut dire le même de la jurisprudence, qui attiroit au moins des consultations.

Mais s'ils avoient commencé ces études par charité, ils les continuerent par interêt, soit pour conserver les biens de la communauté ou leur propre santé, soit pour gagner de l'argent comme auroient fait des feculiers. C'est ce que nous apprend le concile de Reims, tenu par le pape Innocent II. en 1131. qui défend aux moines & aux chanoines réguliers d'étudier les loix civiles ou la médecine; & ajoûte: C'est l'avarice qui

les engage

à se faire avocats, & à plaider des causes justes ou injustes fans distinction. Can. 6. C'est l'avarice qui les engage à mépriser le soin des ames, pour entreprenHif. liv. LXVIII. dre la guérison des corps , & arrêter leurs yeux fur des objets dont la pu

deur défend même de parler. Ces défenses furent réiterées au concile de

Latran , tenu par le même pape en 1139. & encore au concile de Tours Hift. liv. LXVIII. tenu par Alexandre III. en 1163. on ne défend qu'aux religieux les profes

- sions de médecin & d'avocat, & non aux clercs seculiers , parce que les

laïques en étoient incapables n'étant point lettrez. Hif. liv. Lxx. n.

Au commencement du siecle suivant, on permettoit encore aux reli

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Can.

n. 54

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63

gieux d'exercer la fonction d'avocat pour des réguliers, comme on voit Hist. liv. lxxn.

au concile de Paris, tenu par le légat Robert de Corçon en 1212. & ce mêine concile marque un grand relâchement dans les communautez religieuses de l'un & de l'autre sexe. On en voir encore plus au grand concile

M. 54

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