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Cet article étant accepté de part & d'autre, Minos leva le fiége & se retira en Crete, emmenant avec lui ceux que le fort rendit les premieres Victimes du falut de leur Patrie.

C'eft ici où les Grecs pour rendre ce Prince odieux, publierent une Fable qui fit tant de bruit dans la fuite. Ils dirent que le Roi de Crete deftinoit les jeunes Atheniens qu'on lui envoyoit, à combattre dans un Labyrinthe que Dédale avoit fait conftruire, contre le Minotaure, qui étoit le fruit de l'infâme paffion de Pasiphaé fa femme, pour un Taureau blanc que Neptune avoit fait fortir de la mer; que Dédale qui avoit été obligé de quitter le fejour d'Athenes pour ve nir s'établir en Crete, comme nous le dirons dans un moment, avoit favorifé ce fol amour de la Reine, de la maniere que le raconte Apollodore (1), & qu'on n'entend que trop bien dans les vers de Virgile (a): que de ce commerce étoit né le Minotaure monftre qui felon Euripide, cité par Plutarque, étoit moitié homme, moitié taureau, ce qu'Ovide exprime ainsi :

,

Semibovemque virum, femivirumque bovem.

Tous les Theatres de la Grece retentirent dans la fuite du bruit de cette intrigue (b).

Pour rendre cette Fable plus vraisemblable, & y mêler quelque chofe de furnaturel, on ajouta que Minos avoit cou

(a) Hic crudelis amor Tauri, suppostaque
furto
Pafiphaë, miftumque genus, prolesque
biformis

Minotaurus ineft, veneris monument a nefanda. Æneid. lib. 6. Confultez auffi Plutarque, Apollodore, Diodore. (b) Tous les autres Poëtes s'expriment à peu près comme ceux que je viens de citer. Properce, Liv. 2. Ep. 32.

Uxorem quondam magni Minois, ut aiunt, Corripuit torvi candida forma bovis. Silius Italicus, liv. 8. dit à peu près la même chose.

Hinc genus orditur Minos, immistaque

Tauro

Pafiphaë.

Tome III.

| Mais Virgile eft celui de tous qui a le
mieux traité cette Fable dans la fixiéme
Eglogue, où il fait parler ainfi le vieux
Silene:

Et fortunatam fi nunquam armenta fuif-
Sent,

Pafiphaen nivei folatur amore Juvenci.
Perfe s'exprime à peu près de même, Ep.
5. de Spect.

Junitam Pafiphaen Dictao, credite,

Tauro

Vidimus, accepit Fabula prifca fidem; ce qui fait voir en paffant que les Romains imiterent les Grecs, en reprefentant d'une maniere un peu libre cette Fable fur leurs Theatres.

V

1

(1) Liv. 31

tume d'immoler tous les ans à Neptune le plus beau de fes Taureaux; qu'un jour il en vit un fi beau qu'il en fut charmé ; & au lieu de le facrifier, il le garda pour en avoir de la race; dont le Dieu de la mer fut fi irrité, qu'il infpira à Pafiphaé l'infenfée paffion dont je viens de parler (a).

Il eft aifé de voir que c'eft la haine des Grecs contre Mi(1) In Minoe. nos, qui leur fit inventer cette Fable; Platon (1) dit à ce fujet que les témoignages avantageux qu'Homere & Hefiode avoient rendu à ce grand Prince, ne lui fervirent de rien contre la malignité de fes ennemis; & Plutarque ajoute qu'il est dangereux d'offenfer une ville fçavante qui a toujours de (2) InThefeo, quoi se venger (2). Mais comme les Fables ont toujours quelque fondement, voyons ce qui peut avoir donné lieu à cel

le-ci.

(3) De Aftrol.

(4) Sur le fixiéme Livre

de l'Eneide.

Ce n'eft pas apparamment, comme le croit Lucien (3); parce que Pafiphae avoit appris de Dédale cette partie de l'Aftrologie qui regarde les Constellations,, fur-tout le figne du Taureau: car quel rapport cette Science peut-elle avoit avec une Fable fiinfame? Il vaut donc mieux dire avec Servius (4), Tzetzès, & Zenobius, qui paroiffent l'avoir appris d'Apollodore, dont les Ouvrages n'étoient pas de leur temps fi défigurés qu'ils le font à prefent, que pendant l'abfence de Minos, ou comme le prétend Palephate, pendant une longue maladie qu'il eut, Pafiphaé devint amoureufe d'un jeune Seigneur de la Cour de Crete, nommé Taurus, qui même, felon Plutarque, étoit Amiral de la Flotte de Minos; que Dédale fut le confident de cette intrigue, & que pour la tenir fecrete il prêta fa maison aux deux Amans. Ces Auteurs ajoutent que Pafiphaé accoucha de deux jumeaux, dont l'un reffembloit à Minos, & l'autre à Taurus, ce qui donna lieu à la Fable du Minotaure. Mais fans avoir recours à cette prétendue reffemblance, on voit affez que le feul nom de Taurus, ennemi juré des Grecs, pour les raifons que nous dirons dans la fuite, fuffifoit de refte pour faire inventer la Fable de ce monftre, auquel en vouloit faire croire qu'étoit expofée l'élite de la jeuneffe Athenienne.

(a) Hygin en rapporte une autre caufe; nous en parlerons dans la fuite.

A

Ce que dit Palephate de cette maladie de Minos, n'est pas fans fondements & ce fut Procris qui l'en guerit, lorsqu'elle fe retira dans l'Ile de Crete, après fa rupture avec fon mari Cephate. Minos même en devint fi amoureux, comme nous l'apprend Apollodore (1), qu'il négligea entierement Pafiphé, (1) Liv. s qui de fon côté lia pendant ce temps-là avec le jeune Ami- in fine, ral l'intrigue dont nous venons de parler ; & c'eft fans doute ce que veut dire Ovide.

1

Pafiphaes Minos in Proonide perdidit ignes ;

the li

¿

où au lieu de Procnide, il faut lire Procride, comme Meziriac l'a remarqué le premier (2). Apollodore ajoute que Procris fut obligée de fortir bientôt de l'Ifle de Crete, pour éviter la difgrace des autres maitreffes de Minos,qui étoient dévorées par des viperes, dès qu'il s'en approchoit; Pafiphaé l'ayant frotté de je ne fçais quelle herbe qui attiroit ces infectes: ce qui veut dire fans doute que la jaloufe Reine faifoit périr fes Rivales par le poifon qu'elle tiroit de ces reptiles, ou de quelque autre maniere que nous ne connoiffons pas ; & ce qui confirme ma conjecture, c'eft qu'apparamment Pafiphaé n'a paffé pour être la fille du Soleil, ainfi que Circé, que parce qu'elle étoit comme elle, fçavante dans la connoiffance des fimples, & dans la compofition des poifons. C'eft ce qui donna lieu à une autre Fable rapportée par Hygin, par la quelle nous apprenons que ce fut Venus qui jetta la Reine de Crete dans le défordre que nous venons de décrire, pour fe venger du Soleil fon pere, qui avoit éclairé de trop près, & rendu public fon commerce avec le Dieu Mars.

Mais puifque réellement il n'y eut jamais de monftre pareil au Minotaure des Poëtes, & que par conféquent la Fable qui dir qu'on lui expofoit les jeunes Atheniens dont nous avons parlé, eft fans fondement; que devenoient donc ceux. que l'on envoyoit en Crete, en conféquence du Traité fait avec Minos, & dont le tribut fut payé trois fois (a)? Philo

(a) Ovide dit qu'il fut 'payê quatre fois.

(2) Sur l'Ep.

de Phedre à Hippol.

corus, cité par Plutarque, dit que le Roi de Crete avoit in-
ftitué des Jeux funebres en l'honneur d'Androgée, dans lef-
quels les vainqueurs recevoient pour récompense ces mal-
heureux Efclaves. Le premier, felon les mêmes Auteurs (a)
qui y remporta tous les prix, fut Taurus, homme fier & fu-
perbe, & qui traita fort durement ceux des Atheniens
qui lui furent livrés ; ce qui ne contribua pas peu à
la Fable que je viens d'expliquer; puifqu'il eft certain que
les Grecs ne combattoient pas dans ces Jeux, ni ne périf
foient point par
la cruauté d'un monftre qui n'exista jamais.
Ariftote même nous apprend qu'ils vieilliffoient fouvent dans
l'esclavage, obligés de gagner leur vie par ́les travaux les
plus rebutans (b). Plutarque ajoute après ce Philofophe, que
ces malheureux s'échaperent une fois, & qu'étant paffés dans
la Pouille, ils y refterent quelque temps, & allerent enfuite
dans la Thrace, où ils formerentla Republique des Boeticiens.
Leurs filles chantoient depuis ce temps-là dans leurs jours de
fêtes ce petit refrain: Allons à Athenes.

feo.
(2) Liv. 4.

Quoiqu'il en foit, Thefée ayant quitté en ce temps-là le fejour de Trezene où il avoit été élevé, s'offrit d'aller en (1) InThe- Crete avec les autres Atheniens, fans tenter même la faveur du fort, comme nous l'apprennent Plutarque (1) & Catulle (c); contre le sentiment de Diodore(2); ce qui paroît plus conforme au caractere de ce Prince, qui avoit entrepris de marcher fur les traces de fon coufin Hercule. Ce jeune Heros ayant obtenu la permiffion de fon pere, & les autres jeunes gens ayant tiré au fort, il fe difpofa à partir pour l'Ifle de Crete. Pendant qu'on preparoit le Vaiffeau qui devoit les conduire, on tâcha de rendre les Dieux propices par un grand nombre vie de Thefée. de facrifices (3); & Thefée étant dans le port de Phalere, fit

(3) Plutarq.

(a) Lifez Plutarque, vie de Thefée.
(b) C'eft Plutarque qui cite la Republi-
que des Boeticiens de ce Philofophe; mais
cet Ouvrage ne fubfifte plus.

(c) Nam perhibent olim crudeli peste coa

Etam

Androgeonææ panas exfolvere genti
Electos juvenes, fimul & decus innupta-

rum

Cocropiam folitum effe dapem dare Mi

notauro:

Queis angufta malis cum mania vexa

rentur >

Ipfe fuum Thefeus pro caris corpus Athe

nis

Projicere optavit, &c. Catull. in Epith
Pelei, & Thetidis.
Ifocrate dans fon Panégyrique d'Heles
ne, dit à peu près la même chofe.

Sat. c. 17.

un vœu folemnel à Apollon, comme nous l'apprend Macrobe (1) après Pherecides, promettant d'envoyer tous les ans (1) Liv. 1. à l'ile de Delos, lui offrir un facrifice. On ajoute que ce Prince ayant confulté l'Oracle, il apprit que le moyen de rendre fon voyage favorable, étoit de prendre PAmour pour guide; & fur cette réponse il lui immola fur le rivage une Chevre, qui fut changée en bouc; ce qui fit donner à Venus le furnom d'Epitragios (2); & c'est de-là au rapport de Pau fanias (3) qu'eft venue la coutume des Eléens, qui repréfentent cette Déeffe affife fur un Bouc. Door IconMis

Après que toutes ces cérémonies furent finies, Thefée mit à la voile, & le vent étant favorable, il arriva en peu de temps à l'Ile de Crete. La bonne mine de ce jeune Heros lui attira bientôt les regards d'Ariane fille de Minos, & cette Princesse lui donna un peloton de fil dont il fe fervit heu reufement pour fortir du Labyrinthe après la défaite du Mi notaure, comme le rapportent Ovide (a) & Catulle (b) après tous les Hiftoriens, qui au rapport de Plutarque, font d'accord en cela avec les Poëtes; c'est-à-dire, qu'Ariane apprit à fon Amant les moyens de vaincre Taurus, en lui fourniffant des armes; & par ce peloton, je crois que l'on doit entendre ar la carte & le plan du Labyrinthe, que cette Princeffe lui donna, & dont il fe fervit pour en fortir après fon combat: & ce qui confirme ma conjecture, c'eft qu'Euftathe, fur le premier de l'Odyffée, & Lutatius fur le fecond de la Thebaïde, nous apprennent qu'Ariane avoit reçu ce fil de Dédale lui-même; ce qui ne fçauroit s'entendre que du plan du Labyrinthe.. ) his

་་འ་ 3.

in Thefeo.

(2) Plutarq (3) In Eliacis,

Philocorus dans Plutarque raconte autrement l'hiftoire de ce combat, & cet ancien Auteur prétend que c'étoit contre Taurus que Thefée combatit,non pas dans le Labyrinthe, mais dans une Place publique, où l'on célebroit les Jeux en l'honneur d'Androgée ; & que ce jeune Heros, animé par la prefence de la belle Ariane, défit Taurus; ce qui caufa une

"

.....

(a) Atque ope Virginea, nullis iterasa priorum,

Janua difficilis filo eft inventa relicto. Ovid. Met. 8.

(b) Inde pedem victor multâ cum laude reflexit

Errabunda regens tenui veftigia filo. Catull. Epith. Thetidis & Pelei.

ان

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