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HISTOIRE

GÉNÉRALE

DES HUNS.

LIVRE CINQUIÉ M E.

LES TURCS ORIENTAUX.

ES Huns qui avoient été chaffés en partie Ap:ès J. Cà vers les frontiéres de l'Europe, y furent confondus avec plufieurs nations qui habitoient dans les environs du Volga & à l'ouest de la mer Cafpienne. D'autres bandes refterent au nord de la Chine, où elles fe font multipliées confidérablement, & ont été difperfées en plufieurs endroits de la Tartarie. Dans la fuite ces peuples ont reparu fous plufieurs autres noms différens ; mais celui de Huns s'eft entierement perdu, comme il arrive ordinairement parmi les Tartares chez lefquels la Horde qui parvient à l'Empire, donne fon nom à toute la nation. Le nom de Huns,anéanti après la ruine de l'Empire qui avoit été fondé par une

Horde de ce nom, a été remplacé par celui de Turc (4). Après J.C. C'étoit, felon le témoignage de tous les auteurs Chinois, une petite branche de ces anciens Huns qui s'étoit cantonnée dans la Tartarie.Ce témoignage eft confirmé par les auteurs Orientaux, qui ne connoiffent les Huns que fous le nom de Turcs, & par les Hiftoriens de la Byfantine qui regardent les Huns & les Turcs comme un même peuple.

des Tatars.

Je ne crois pas devoir négliger ici ce que les Hiftoriens du pays rapportent fur l'origine des Turcs, ou plûHift géneal tot fur le rétabliffement de cette nation. J'ai remarqué que les deux Empires des Mogols & des Tartares dont parlent les Hiftoriens Perfans, étoient, fuivant toutes les apparences, les deux Empires des Huns du nord & des Huns du midi, fi connus dans l'Hiftoire Chinoife. Après la deftruction de celui des Mogols ou des Huns du nord Kaian & Nagos, le premier, fils,& le fecond, neveu du dernier Empereur avoient échappé au maffacre général que les Tartares avoient fait de la nation Mogole, & quoiqu'ils euffent été faits prifonniers, tous les deux à peu près du même âge, ils s'étoient mariés dans la même année, avoient enfuite trouvé le moyen avec leurs femmes de fe fauver & de retourner dans leur pays, d'où après s'être emparés des chevaux, des chameaux & de tous les bagages de ceux qui avoient été tués, ils fortirent pour aller chercher une retraite plus sûre au milieu des montagnes du pays. Ils découvrirent un petit fentier fait par de certains animaux appellés en langue Tartare Archara, mais fi étroit qu'il n'y pouvoit paffer qu'un homme à la fois; il étoit environné des deux côtés de précipices affreux. Les Turcs fugitifs s'y engagerent, & entrerent enfuite dans une plaine fort agréable qui étoit entre-coupée de ruiffeaux. Ils fe fixerent dans ce lieu inacceffible, où pendant l'hiver ils vêcurent de chair, pendant l'été de laitage & de fruits. Ils donnerent à cette contrée le nom d'Erkene-kom (6).

La

(a) Les Chinois qui corrompent tons les noms étrangers, le prononcent Touioue ou Tea-koue.

(b) Erkené ou Irgana,dans l'ancienne langue Turque, fignifie un vallon, & Kom une hauteur fort roide.

1

La poftérité de ces deux chefs Turcs fe multiplia dans cette vallée. Celle de Kaïan (a), la plus nombreufe, fut Après J. C. appellée Kaïath. Celle de Nagos fut divifée en deux branches principales, dont la premiere porta le nom de Nagofler, & la feconde celui de Derliglin. Tous ces peuples demeurerent dans la vallée d'Erkené-kom pendant plus de quatre cens ans, & s'y partagerent en différentes Tribus ou Hordes. Dans la fuite, s'y trouvant trop ref ferrés, ils convinrent, dans une affemblée générale, de reprendre le chemin de leur ancien pays. Il ne s'agiffoit plus que de retrouver ce fameux fentier qui y conduifoit, & dont on avoit perdu la connoiffance. Toutes les recherches furent inutiles, & il fallut avoir recours au merveilleux. On rapporte qu'un Maréchal qui avoit examiné avec attention cette montagne, découvrit un endroit moins épais, & d'autant plus favorable pour y faire un paffage, qu'il n'étoit compofé que de matieres ferrugineufes. Il propofa d'y mettre le feu, on y appliqua foixante-dix foufflets de cuir à l'aide defquels on fit fondre ce métal, ce qui ouvrit un chemin par lequel un chameau chargé pouvoit paffer. Toute la nation fortit, & pour conferver la mémoire de cet évenement, les Mogols célébroient tous les ans une fête : elle confiftoit à mettre rougir dans un grand feu un morceau de fer fur lequel le Khan venoit donner le premier coup de marteau, & après lui tous les chefs des Hordes, pendant que le peuple faifoit la même cérémonie dans chaque Horde.

,

Dans le tems que ces Turcs Mogols fortirent de leur vallée d'Erkené-kom, ils étoient gouvernés par un Khan nommé Berté-zena, de la Horde de Kurlaff (b). Il envoya des Ambaffadeurs à tous les peuples voifins, offrant fa protection à ceux qui viendroient fe foumettre. Les Tartares, informés de cette irruption, attaquerent les Mogols; mais ils furent battus & dispersés dans toutes les Hordes. Cet événement arriva,fuivant Aboulghazi-Bahadour-Khan,

(a) Ce nom fignifie un torrent qui fe précipite avec rapidité du haut d'un ro

cher.

Tome I.

(b) Cette Horde étoit defcendue de Kaian.

Aaa

Après J. C.

Ven-bien-
tum-kao.
Soui-chou.
Tam chou.

quatre cens cinquante ans après la défaite d'Il-kan, dernier Empereur des anciens Turcs Mogols. En comparant cette époque avec celle que l'Hiftoire Chinoise nous donne de la deftruction de l'Empire des anciens Huns & du rétablissement des Turcs, il eft facile de reconnoître ce qu'il y a de vrai dans l'origine de ces peuples. Les Turcs ont commencé à reparoître l'an 545 de JesusChrist. Si l'on retrograde de 450 ans, on remonte jufqu'à l'an 95 de Jefus-Chrift. Or fuivant l'Hiftoire Chinoise, la grande deftruction des Huns feptentrionaux, qui font évidemment les anciens Mogols, arriva l'an 93 de JesusChrift. Ils fe fauverent alors en différents endroits. Une grande partie paffa les monts Altai, où eft située l'Erkenékom. Ainfi la deftruction des Huns feptentrionaux, & celle des anciens Mogols ne font qu'un même évenement. Les fucceffeurs de Berte-zena-khan, font:

Kaw-idill, fils de Berté-zena.
Bizin-kaïan, fils de Kaw.
Kipzi-mergan, fils de Bizin.
Menkoazin-borell, fils de Kipzi.
Bukbendoun, fils de Menkoazin.
Simfauzi, fils de Bukbendoun.
Kaimazu, fils de Simfaufi.

Temir-tafch, fils de Kaimazu.
Mengli-khodja, fils de Temir-tasch.

Julduz-khan, fils de Mengli. Ce Prince eut deux enfants qui moururent avant lui; l'ainé laissa un fils appellé Dejun-bajan, & le fecond une fille nommée Alan-kava: Julduz-kan les maria enfemble. C'eft de cette Princeffe que Genghz-khan eft descendu. Nous abandonnons ici les traditions qu'Aboulghazi & les auteurs Perfans nous ont confervées, pour paffer à celles qui fe trouvent dans les annales des Chinois, elles ont un fond de reffemblance entre elles, quoiqu'elles différent les unes des autres par quelques circonftances.

Quelques Hiftoriens font defcendre ces Turcs de plufieurs Hordes de Huns qui étoient dispersées dans les en

virons de Ping-leang-fou, ville du Chenfi. Le nom de famille de ces Turcs étoit Afena ou Zena. Lorfque Tai- Après J. C. vou-ti Empereur des Tartares Goei, eut détruit la famille de Tcie-kiu-chi, qui poffedoit les environs de Pimleang, où elle regnoit fous le nom de Dynaftie de Peleang, cinq cens familles des Zena fe fauverent du côté du nord-oueft, & fe foumirent aux Tartares Geou-gen, qui les envoyerent habiter dans les monts Altai. Une de ces montagnes fameuses avoit la figure d'un cafque, que l'on appelle dans la langue du pays Turc (a). La nouvelle colonie de Huns qui habitoit au pied en prit le nom, & fut occupée à fabriquer des inftrumens de fer, art dans lequel elle excelloit.

Suivant une autre tradition, les ancêtres des Turcs demeuroient au-deffus de la mer d'occident appellée Si-hai: ils furent détruits par des peuples voifins, qui n'épargnerent ni l'âge ni le fexe. Il n'échappa qu'un enfant âgé de dix ans, à qui on coupa les pieds & les mains, & que l'on jetta dans un grand lac. De même qu'une louve vint alaiter Remus & Romulus qui étoient abandonnés dans les bois, de même ce Fondateur de l'Empire Turc fut rencontré heureufement par une louve qui veilla à fa confervation & lui apporta ce qui étoit néceffaire pour sa fa nourriture. Quoique les Hiftoriens ne nous donnent aucune explication de cette fable, on ne peut douter que cette louve ne fût une femme ainfi appellée, qui fe chargea du foin de nourrir ce jeune homme. Elle l'époufa dans la fuite, & le transporta à l'orient de la mer occidentale vers une montagne fituée au nord-ouest au pays d'Igour, où elle trouva une caverne qu'elle traverfa: elle entra enfuite dans une belle plaine très - fertile qui avoit deux cens li de circuit. Elle y eut dix enfants qui fe marierent à des femmes qu'ils enleverent chez des peuples voifins & prirent chacun un nom de famille. Un d'eux porta celui de Zena, c'eft-à-dire Louve, qui passa à fa poftérité. Le chef de cette famille devint le Roi de

(a) Aboulghazi-Bahadur-kan, dit que Turkak fignifie en langue Turque une

garde.

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