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le même foin que les Oracles de la Pythie ? D'ailleurs, quoiqu'il soit vrai que les Livres Sibyllins que nous avons aujourd'hui soient en langue & en vers grecs , est-il certain qu'ils l'ayent toujours été ? La Pyrhie rendoit ses réponses en profe, & c'étoient des gens préposés qui les mettoient en vers, ainsi que nous l'avons dir dans le Chapitre précédent. Je suppose donc, & la supposition est très-vraisemblable, que des Curieux recueilloient toutes les prédictions des Sibylles , du moins autant qu'ils pouvoient en trouver, & qu'ayant fait traduire celles qui étoient dans des langues étrangeres , ils les mirent en vers : c'est ainsi apparemment que furent faits les Recueils differens de ces prédictions.

Thomas Hyde (1), dans son Traité de la Religion des anciens (1) De Rel. Perfes, a sur les Sibylles un sentiment encore plus singulier : 3.2. que celui de Pierre Perit, puisqu'il nie qu'il y en ait jamais eu aucune. Cette fable qui a eu tant de cours dans la Grece & dans l'Italie, tire , felon lui , son origine de la Perse & de la Chaldée ; & ce qui y a donné lieu , c'est le signe de la Vierge, dont l'étoile la plus brillante s'appelloit , & se nomme encore aujourd'hui l'Épi, siluma, ou sil Buda , Spica. Or ce mot vient du Persan Sambula , ou Sumbula , & signifie dans certe langue un Epi de bled. Ausli les Perses avoienr-ils accoûfumé de representer dans leurs Planispheres, cette étoile sous la figure d'une jeune fille qui tenoir à la main une poignés d'Epis. Comme les Perses & les Chaldéens, dit ce Sçavant , font les inventeurs de l'Astrologie, & qu'ils tiroient leurs prédictions de l'inspection des Altres, ils avoient une attention particuliere à ce Signe, comme representant une Vierge.

Les Grecs, dit encore le même Auteur , qui apprirent des Peuples de l'Orient les Sciences & les Arts, & qui sur la moindre équivoque inventoient des fables , ayant trouvé daris l'histoire de l'Astrologie Perfanne le mot de Sambula, imaginerent la Sibylle Sambethe,& puis les autres : mais comme dans les fictions on n'efface pas entiereinent la tradition qui y a donné lieu, les mêmes Grecs regarderent toujours la Sibylle de Pezfe, comme la plus ancienne de toutes.

Quelqu'ingenieuse que soit la conjecture du sçavant Anglois, elle ne sçauroit détruire le temoignage constant de toute l'An

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tiquité, qui admet en differens temps & en differens pays de ces personnes extraordinaires qui ont passé pour avoir une connoissance particuliere de l'avenir, & dont les prédictions recueillies avec soin, étoient consultées dans les occasions importantes ; car combien de suppositions ne faudroit-il pas faire pour détruire une tradition li suivie ? Tout ce qu'on peut accorder à cet Auteur , c'est que la Sibylle de Perse, nommée Sambethe , doit son origine à l'équivoque du mot Sambula; mais cela ne prouve pas qu'il n'y ait point eu d'autres Sibylles.

Ce seroit ici le lieu de rechercher en quel temps ont vécu les Sibylles ; quels sont les parens qu'on leur donne; quel fut le lieu de leur naissance, & dans quel ordre on doit les placer;

mais on trouve dans les Anciens comme dans les Modernes , tant d'opinions differentes sur ces quatre articles, qu'après bien des recherches on ne sçait à quoi se determiner. J'ai cru devoir les nommer dans le même ordre

que

Lactance après Varron les avoit nommées , quoique je n'ignore pas que plusieurs Sçavans ont renversé cet ordre , comme si la chose valoit la peine de s'en inquiéter. Qu'importe en effet que celle de Perse soit la premiere & la plus ancienne de toutes, comme le prétendoit Varron, ou la cinquiéme, ainsi que le dit Boissard , ou la huitiéme seulement, selon Onufrius Panvinus. Gallæus s'est donné la peine de rassembler tout ce qui a été dit sur ce sujet; les Sçavans pourront le consulter.

ARTICLE I I I.
Sur quel fondement on a cru que les Sibylles avoient

le don de prédire l'avenir. Les Anciens ont raisonné profondement sur le commerce & sur l'union que la créature pouvoit avoir avec la Divinité, & ils ont cru que cette union & ce commerce pouvoient être si intimes, que quand l'homme étoit parvenu à un certain point de perfection, il n'y avoit plus rien dans l'avenir qui lui fût caché. C'est à ce point que tâchoient d'arriver, & qu'on croyoit qu'arrivoient effectivement quelques personnes, par le moyen de cette forte de Magie, qu'on nommoit Theurgie, comme nous le dirons dans un des Chapitres fuiyans.

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Ainsi supposant pour le present cet article comme un des points fondamentaux de la Theologie payenne , nous pouvons dire que si on a cru que les Sibylles possedoient le don de prédire l'avenir , c'est qu'on étoit persuadé qu'elles avoient cette union intime avec les Dieux, sur-tout avec Apollon, le maître de la Divination. Ce fut encore pour cela qu'on accorda le même privilege à la Pythie de Delphes & aux Prêtresses de Dodone, qu'on croyoit intimement unies à la Divinité qui les inspiroit. Ainsi raisonnoient les Platoniciens sur l'union que l'homme peut avoir avec les Dieux : mais d'autres Philosophes pensoient autrement sur l'esprit Prophetique des Sibylles , & l'attribuoient à leur humeur sombre & melancholique, ou à quelque autre maladie. D'autres ont cru que la fureur à laquelle elles se livroient , les mettoit en état de connoître & de prédire l'avenir , comme le prétendent Jamblique (1) & Agathias (2). A cette fureur Ciceron ajoutoit les (2) Ad Porp.

(2) Hift. L. 1. songes, qui nous apprenoient quelquefois les choses futures. Il y a, dit-il, (3) deux manieres de connoître l'avenir, ou par Lib. I.

(3) de Div. la fureur , ou par les fonges : cùm duobus modis animi , fine ratione & scientia , motu ipsi suo foluto & libero incitarentur ; uno furente , altero fomniante. Furoris divinationem Sibyllinis maximè versibus contineri arbitrati, &c. Ce sçavant homme dit dans un autre endroit; il y a des personnes qui sans aucune science., sans aucune observation, prédisent l'avenir , par je ne sçais quelle fureur : Carent arte ii qui non ratione aut conje&turâ; obfervatis ac notatis fignis , sed concitatione quadam animi ut Sibylla Erythræa.

On trouve des Auteurs anciens qui ont rapporté cette vertu divinatrice des Sibylles aux vapeurs & aux exhalaisons des cavernes qu'elles habitoient, ainli que nous l'avons dit de l'antre de Delphes.

Enfin S. Jerome a foutenu que ce don étoit en elles la recompense de leur chasteté: voici comme ce Pere de l'Eglise, en faisant l'éloge de cette vertu , s'exprime au sujet des Sibylles. Quid referam Sibyllas , Erythræam atque Cumanam, & octo reliquas, nam Varro decem esse autumat , quarum insigne

(4) Ady, Virginitas, et Virginitatis præmium divinatio (4). Il est vrai

Jovia. que la chasteté a toujours été regardée, même par

les Payens,

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tels ; que

comme une vertu necessaire à ceux qui approchoient des Au-'

les Prêtres avant que d'offrir les Sacrifices , devoient s'y être préparés par la continence, & qu'il y en avoit même parmi eux, qui employoient des remedes pour se la procurer. Il est vrai aussi que pour être plus affùré de la chasteté de la Pythie de Delphes, on la choilissoit anciennement parmi les gens de la canipagne, où cette vertu est moins exposée que dans les villes. Cependant je ne sçais sur quel fondement S. Jerome avoit une idée si avantageuse de la chasteté des Sibylles, puisqu'il y en a une d'elles qui se vante d'avoir eu un

grand nombre d'Amans, sans avoir été mariée, dans ce vers (1) Lib. 6. que je mets ici de la traduction faite en latin (1).

Mille mihi lecti, Connubia nulla fuere. Celle de Perse même , parle de son mari qui étoit avec elle cians l'Arche de Noé, comme on le verra dans la suite.

Disons donc que les Sibylles, d'une humeur fombre & melancholique, vivant dans la retraite, & se livrant à une fureur phrenetique , ainsi que Virgile le dit de celle de Cumes, annonçoient à l'avanture ce qui leur venoit dans l'esprit , & qu'à force de prédire , elles rencontroient quelquefois ; ou plûtôt, qu'à l'aide d'un Commentaire favorable, on se persuada qu'elles avoient deviné. Que ne purent pas en effet ajouter ou retrancher, souvent même après l'évenement, ceux qui recueillirent leurs prédictions, & qui les mirent en vers, comme on le pratiquoit à l'égard de celles de la Prêtresse de Delphes ? On est quelquefois Prophete malgré soi, & le Public le charge souvent du soin d'ajuster des paroles dites au ha. fard, à des faits ausquels celui qui les a proferées, n'a nulle

ment pensé. N'en fait-on pas tous les jours autant pour un de (2) Nofrada- nos prétendus Prophetes (2)? & quoique son Ouvrage soit un

chef d'oeuvre d'oblcurité, n'y a-t'on pas trouvé une partie des évenemens qui sont arrivés après fa mort ? Le bon Rönfard du moins , étoit bien persuadé que cet homme extraordinaire avoit connu & prédit l'avenir, puisqu'après avoir recherché, ce qui pouvoit lui avoir rendu present ce même avenir , il conclut ainsi :

Bref,

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d'or;

Du Recueil des Vers Sibyllins. On ignore de quelle maniere fut composé le Recueil des Vers des Sibylles. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient prophetisé en vers , encore moins qu'elles aient gardé elles-mêmes & redigé leurs prédi&tions. D'ailleurs elles ont vêcu dans des temps differents, & dans des Pays éloignés les uns des autres. Comment s'est-il donc trouvé une Collection de ces prédictions, mise en vers Hexametres ? Dans quel temps a-t'elle paru ? Qui en fur l’Auteur ? C'est un fait que l'Antiquité ne nous a point transmis. Tout ce qu'on sçait , c'est qu'une femme vint offrir à Tarquin le Superbe , un Recueil de ces vers, en neuf Livres, & qu'elle lui en demanda trois cens pieces ; que ce Prince n'en voulant

pas

donner cette somme, elle avoit jetté au feu trois de ces Livres, & avoit exigé la même somme pour les six qui restoient; laquelle lui ayant été refusée, elle en fit brûler encore trois autres, & persista toujours à vouloir les trois cens pieces d’or pour ce qui restoit ; & qu'enfin ce Prince craignant qu'elle ne fit brûler les autres trois, lui donna la somme qu'elle demandoit.

Cette Histoire a tout l'air d'un Roman; cependant elle est attestée par un grand nombre d'Auteurs, & peut-être n'est-elle fausse que dans ses circonstances : car il est sûr que les Romains possedoient un Recueil des Vers Sibyllins , & qu'ils le conferverent depuis le regne de Tarquin , jusqu'au temps de Sylla , qu'il perit dans l'incendie du Capitole, où il avoit été deposé. Ainsi pour mettre le Lecteur en état de juger de ce fait, je vais l'éclaircir. Lactance qui le rapporte dans le détail qu'on vient de voir , dit que ce fut la Sibylle de Cumes qui presenta ce Recueil à Tarquin , & il a été suivi par

Pline, par Solin & par Isidore. Peut-être Lactance l'avoit-il trouvé Tome 1.

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