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nos miseres, envoya son propre fils sur la terre. Dès-que ce nouveau Soleil

parut,

les tenebres de l'Idolâtrie commencerent peu à peu à se dissiper. On vit bien-tôt l'Agneau sans tache en possession des droits que le Demon avoit usurpés ; & Jesus-Christ crucifié parut au milieu du Capitole, à la place de l’infâme Jupiter.

Mais peut-on penser que les habiles gens aient ajouté foi à une Théologie si grossiere? Ne se mocquoient-ils pas des fables populaires ? Et les Philosophes n'avoient-ils

pas

des idées plus faines de la Divinité ? Une question très difficile à decider, est de sçavoir quelle idée avoient de Dieu les Philosophes & les Poëtes. Il est sûr que la plûpart étoient Athées, & ne reconnoisloient d'autre Dieu

que la nature : ils croyoient tous la matiere incréée, & ne donnoient d'autre part à Dieu dans la formation du monde, que d'avoir débrouillé le Chaos. Encore n’osoient-ils décider si c'étoit Dieu qui avoit présidé à cette operation, ou la nature elle-même :

Hanc Deus , vel melior litem natura diremit, comme le dit Ovide (1).

(1) Met. L. s. Car enfin qu'on examine les opinions des Philosophes , on verra qu'elles se reduisent à trois Classes, ainsi que je l'ai dit dans le premier Chapitre de ce Livre. Je place dans la premiere ceux qui n'adonettoient qu'une nature, infinie à la verité & éternelle, mais inanimée ; comme Epicure , Straton, & quelques autres. Dans la seconde, ceux qui reconnoissoient un principe intelligent, mais materiel; tels que Zenon , & les Stoïciens ses Disciples. Dans la troisiéme enfin, ceux qui soutenoient, comme Anaxagore & Platon, qu'il y avoit une Intelligence immaterielle & infinie. Ceux des deux premieres Classes étoient incontestablement Athées ; ceux de la troisiéme plus éclairés & plus raisonnables fans doute , erroient du moins en ce qu'ils ne croyoient pas la création, & étoient obligés d'admettre l'existence d'une matiere independante & éternelle, comme l'Intelligence qui en forma le monde. Un passage de Seneque cité par S. Augustin (2), explique (2) De Civ.

Dei, Liy, s. en deux mots toutes ces opinions. Ego feram , disoit ce PhiTome I.

Kkk

C. 10.

و

losophe, aut Platonem , aut Peripateticum Stratonem ; quorum alter fecit Deum fine corpore , alter fine animo ; puisque voila le Dieu de Platon & d’Anaxagore incorporel , fine corpore;

le Dieu de Stracon, matiere inanimée , fine animo ; & le Dieu par consequent des Stoïciens, qui étoit aussi celui de Seneque, mitoyen entre les deux autres , matiere & Intelligence toute ensemble, ou, ce qui revient au même, Intelligence materielle.

Pour ce qui regarde les Poëtes, j'ai fait voir à la fin du fecond Livre, ce qu'on doit penser de leur Théologie. Ajoutons encore avec le celebre M. Bossuet , que rien n'est plus indigne, & plus choquant en même temps, que la maniere dont ils parlent des Dieux. Ils en font des monstres; ils en reprefentent de ronds , de carrés, de triangulaires, de boiteux, d'aveugles : ils parlent d'une maniere bouffonne des amours d'Anubis avec la Lune ; ils disent que Diane eut le foüet; ils font faire à Jupiter son Testament sur le point de mourir ; ils font battre les Dieux, & les font blesser par des hommes ; ils les font fuir en Egypte , où ils sont obligés pour se cacher , de se revêtir de la peau des Crocodiles & des Lezards : Apollon pleure Esculape, Cybele Athis : l’un chassé du Ciel, est obligé de garder les troupeaux ; l'autre reduit à travailler à des Ouvrages de maçonnerie, n'a pas le credit de se faire payer : ľun est Musicien, l'autre Forgeron , l'autre Sage-femme. En un mot, on leur donne des emplois indignes ; ce qui sent plûtôt la bouffonnerie du Theâtre , que la majesté des Dieux.

Que penser en effet des Grecs & des Romains en general; de ces deux Peuples , qui regardoient tous les autres comme des Barbares , eux qui avoient adopté le culte de tous les Dieux des Peuples qu'ils avoient vaincus ? Quel fyftême

seur Théologie ! Quels Théologiens qu'Hefiode & Homere ! Ogygès, Danaüs , Cadmus , Cecrops, & en general tous les Chefs de Colonies qui étoient venus d'Egypte & de Phenicie, avoient apporté dans la Grece les Dieux de leur pays, & les ceremonies de leur culte. Quel mêlange bizarre dans leur Théologie ! Car enfin quelle peut êrre une Religion apportée par des gens de mer , qui venoient chercher des établillemens ?

monstrueux que

: On dira peut-être, ainsi que je l'ai déja remarqué, qu'il n'y avoit que le Peuple d'idolâtre. Tout le monde l’étoit, & ceux qui meprisoient la Religion établie , étoient

pour

l'ordinaire Athées, & le remede étoit pire que le mal. A près tout , si nous en jugeons par la conduite des Sages de l'Antiquité , on ne peut s'empêcher de convenir qu'ils n'ayent donné dans les erreurs les plus grossieres. Que dirions-nous en effet d'un homme d'esprit que nous verrions l'encensoir à la main , profterné devant une Idole, ou les yeux attentifs sur les entrailles d'une victime, où il cherche fa destinée? Croirions-nous que c'est un hypocrite, qui se mocque dans son coeur des Dieux qu'il invoque par politique ? Mais si cela est , quelle regle aurons-nous pour juger des sentimens des autres ? Il fe

peut

faire que ces mêmes personnes se mocquoient au sortir du Temple, des ceremonies ausquelles ils venoient d'assister. Ciceron ne raille-t'il pas les Augures ? Lucien, & quelques autres, ne fe jouent-ils pas de leurs Dieux ? Juvenal dit dans une de ses Satyres , qu'il n'y avoit que les enfans qui crussent tout ce qu'on disoit des Enfers, & de Caron:

(1) Juvenal Sat, 6,

Ese aliquos Manes , subterranea regna,
Et Contum, dyr Stygio ranas in gurgite nigras,
Aque unâ tranfire vadum tot millia cymbå,

Nec pueri credunt , nisi qui nondum &re lavantur (1). Callimaque & Catulle difent à peu près la même chofe : Seneque fe mocque des galanteries de Jupiter, comme nous le dirons dans son histoire: Denys le Tyran ne fit-il pas êter la robe d'or d'Apollon, la barbe d'Esculape , en ajoûtant même une raillerie piquante (a)? Tout cela est vrai , mais quelle idée avoit-on de ces gens-là, & ne les regardoit-on pas comme des impies ?

le fyftême dont on vient de parler étoit la Religion dominante , & peu de gens l'examinoient assez pour en découvrir les défaurs. On ne raisonne pas beaucoup en inariere

En un mot,

(a) Il dit que cet babit d'Apollon étoit trop chaud en été, & trop froid en hyver ; & d'Esculape , qu'il étoit ridicule que le fils eût de la barbe, pendant que le pere n'en avoit pas.

de Religion ; on fuit ordinairement celle de ses Peres, &
les raisonnemens convertissent

peu
de

gens. D'ailleurs la Religion Payenne étoit peu incommode : gênante du côté des ceremonies, elle laissoit pour la morale une entiere liberté. On ne s'avise gueres d'examiner une Religion qui favorise les penchans : auroit-on voulu changer des Dieux qui étoient eux-mêmes les modéles des crimes , contre d'autres qui les auroient punis avec severité ? Concluons donc que tout le monde, Peuple & Philosophes, suivoient une Religion dont le systême étoit si grossierement imaginé.

Que les Sçavans se donnent maintenant la torture, dit si élegamment M. Bossuet (a), pour deterrer l'origine de l'Idolâtrie , & chercher en quel temps , & par qui elle a commencé. Il est certain que c'est la cupidité & l'ignorance qui l'ont introduite ; & que l'interêt, les passions , & la volupté l'ont maintenue. Ainsi on ne doit pas s'étonner qu'elle ait regné si long-temps sur la terre, où même elle n'est pas detruite, puisqu'il y a des Peuples qui gemissent encore sous la tyrannie du Demon ; & que le temps n'est pas encore arrivé, où toute la terre ne doit reconnoître qu'un seul Dieu

par Jesus-Christ. Mais ce qui doit nous étonner, c'est que l’ldolâtrie ait passé chez les Peuples les plus éloignés , & y ait duré jusqu'à present , puisqu'il est sûr que l'Idolâtrie moderne des Indes, de Perfe & du Nord, eft la même précisément que l'ancienne Idolâtrie Egyptienne. L'humanité aura toujours de quoi rougir des erreurs monstrueuses où les hommes se sont jettés. Qui ne seroit surpris en effet, de voir que

le monde

que Dieu avoit fait pour manifester sa puissance, soit (1) Id. ib. devenu un Temple d'Idoles (1) ; que l'homme ait été assez

aveugle pour adorer l'ouvrage de ses mains , & offrir de l'encens aux bêtes & aux reptiles ; & qu'après avoir élevé ses Idoles , il ait crû qu'il falloit pour les appaiser, repandre son propre fang? En effet dans tous les Peuples du monde, les hommes ont facrifié leurs semblables , & il n'y a point d'endroit sur la terre , où cette barbare coutume n'ait été prati quée.

Mais si l'Idolâtrie est un si grandi renversement de l'esprit fa). Discours sur l'Histoire Universelle.

par ses

humain, ne doit on pas moins s'étonner de l'avoir vue se detruire, que de l'avoir vue durer fi long-temps ? Son extravagance au contraire , dit l'éloquent Prelat que je ne fais prefque que copier, fait voir la difficulté qu'il y avoit à la vaincre. Le monde avoit vieilli dans cette erreur ; enchanté Idoles , il étoit devenu sourd à la voix de la nature qui crioic contre elles. D'ailleurs tout combattoir en la faveur , les sens, les passions, la cupidité, l'ignorance , un faux respect pour l'Antiquité, l'interêt des particuliers, & celui de l'Etat. Rien d'un côté de si monstrueux que le systême de l'Idolâtrie; rien en même temps de si seduisant. Quelle douceur en effet pour les passions, d'adorer des Dieux qui y avoient été soumis, & de trouver dans leurs exemples de quoi autoriser & justifier les plus grands dereglemens ? La Religion, bien-loin de reprimer le vice, servoit à le diviniser : la conduite des Dieux, leur Histoire renouvellée dans les Fêtes & les Sacrifices, étoit toute propre à inspirer aux hommes beaucoup d'estime pour leurs passions. Des Dieux vindicatifs , impurs & debauchés , étoient faits pour une nature corrompue , & qui cherche à se satisfaire sans remords , & avec impunité. On peut ajouter avec le même Auteur, que l'Idolâtrie étoit toute faite pour le plaisir : les divertissemens, les spectacles, & enfin la licence même, y faisoient une partie du culte divin. Les Fêtes n'étoient

que des Jeux, & il n'y avoit nul endroit de la vie humaine , d'où la pudeur für bannie avec plus de soin, qu'elle l'étoit des mysteres de la Religion. Quelle puissance ne falloiril pas pour rappeller dans la memoire des hommes le vrai Dieu li profondément oublié ? Comment accoutumer des esprits si corrompus , å la regularité de la Religion veritable, chaste, ennemie des sens , & uniquement attachée aux biens invisibles ?

Mais fi- l’Idolâtrie étoit si propre à fe soutenir par son caractere , comment la renverser quand tout l'Univers s'étoit ligué en fa faveur ? On sçait ce que firent les Empereurs pour s'opposer au Christianisme naissant; ces Edits sanglans, ces persecutions inoüies, certe fureur exercée contre: les premiers Chrétiens, cette haine du genre humain dont on les chargeoit ; tout cela eft connu. Mais ce n'étoient

pas

là Kkk ii)

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