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tres exemples qui vous feraient connaître votre témérité; mais je les passe sous silence pour satisfaire le nouveau désir qui vous presse.

« Commençons par ce bel hôtel à main droite. Le maître du logis, que vous voyez couché dans ce riche appartement, est un comte libéral et galant. Il rêve qu'il est à un spectacle où il entend chanter une jeune actrice, et qu'il se rend à la voix de cette sirène.

« Dans l'appartement parallèle repose la comtesse sa femme, qui aime le jeu à la fureur. Elle rêve qu'elle n'a point d'argent, et qu'elle met en gage des pierreries chez un joaillier qui lui prête trois cents pistoles, moyennant un très-honnête profit.

« Dans l'hôtel le plus proche, du même côté, demeure un marquis, du même caractère que le comte, et qui est amoureux d'une fameuse coquette. Il rêve qu'il emprunte une somme considérable pour lui en faire présent ; et son intendant, couché tout au haut de l'hôtel, songe qu'il s'enrichit à mesure que son maître se ruine. Hé bien ! que pensez-vous de ces songes-là? Vous paraissent-ils extravagants? - Non, ma foi, répondit don Cléofas; je vois bien qu'Ovide a raison; mais je suis curieux de savoir qui est cet homme que je remarque; il a la moustache en papillottes, et conserve en dormant un air de gravité qui me fait juger que ce ne doit pas être un cavalier du commun. --C'est un gentilhomme de province, répondit le démon, un vicomte Aragonais, un esprit vain et fier : son âme en ce moment nage dans la joie. Il rêve qu'il est avec un grand qui lui cède le

pas dans une cérémonie publique.

« Mais je découvre dans la même maison deux frères médecins qui font des songes bien mortifiants. L'un rêve que l'on publie une ordonnance qui défend de payer les médecins quand ils n'auront pas guéri leurs malades; et son frère songe qu'il est ordonné que les médecins mèneront le deuil à l'enterrement de tous les malades qui mourront entre leurs mains. — Je souhaiterais, dit Zambullo, que cette dernière ordonnance fût réelle, et qu'un médecin se trouvât aux funérailles de son malade, comme un lieutenant criminel assiste en France au supplice d'un coupable qu'il a condamné. — J'aime la comparaison, dit le diable: on pourrait dire, en ce cas-là, que l'un va faire exécuter sa sentence, et que l'autre a déjà fait exécuter la sienne.

- Oh! Oh! s'écria l'écolier, qui est ce personnage qui se frotte les yeux en se levant avec précipitation ? C'est un

homme de qualité qui sollicite un gouvernement dans la Nouvelle-Espagne. Un rêve effrayant vient de le réveiller: il songeait que le premier ministre le regardait de travers. Je vois aussi une jeune dame qui se réveille, et qui n'est pas contente d'un songe qu'elle vient d'avoir. C'est une fille de condition, une personne aussi sage que belle, qui a deux amants dont elle est obsédée. Elle en chérit un tendrement, et a pour l'autre une aversion qui va jusqu'à l'horreur. Elle voyait tout à l'heure en songe à ses genoux le galant qu'elle déteste; il était si passionné, si pressant, que, si elle ne se fût réveillée, elle allait le traiter plus favorablement qu'elle n'a jamais fait celui qu'elle aime. La nature pendant le sommeil secoue le joug de la raison et de la vertu.

« Arrêtez les yeux sur la maison qui fait le coin de cette rue; c'est le domicile d'un procureur. Le voilà couché avec sa femme dans la chambre où il y a une vieille tenture de tapisserie à personnages et deux lits jumeaux. Il rêve qu'il va visiter un de ses clients à l'hôpital, pour l'assister de ses propres deniers; et la procureuse songe que son mari chasse un grand clerc dont il est devenu jaloux.

J'entends ronfler autour de nous, dit LE DIABLE BOITEUX, T. II.

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Léandro Perez, et je crois que c'est ce gros homme que je démêle dans un petit corps de logis attenant à la demeure du procureur. - Justement, répondit Asmodée ; c'est un chanoine qui rêve qu'il dit son beiiedicite.

« Il a pour voisin un marchand d'étoffe de soie, qui vend sa marchandise fort cher, mais à crédit, aux personnes de qualité. Il est dû à ce marchand plus de cent mille ducats. Il rêve que tous ses débiteurs lui apportent de l'argent; et ses correspondants, de leur côté, songent qu'il est sur le point de faire banqueroute. - Ces deux songes, dit l'écolier, ne sont pas sortis du temple du sommeil par la même porte. --Non, je vous assure, répondit le démon : le premier, à coup sûr, est sorti par d'ivoire, et le second par la porte de corne.

« La maison qui joint celle de ce marchand est occupée par un fameux libraire. Il a depuis peu imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès. En le mettant au jour, il promit à l'auteur de lui donner cinquante pistoles s'il réimprimait son ouvrage; et il rêve actuellement qu'il en fait une seconde édition sans l'en avertir.

- Oh! pour ce songe-là, dit Zambullo, il n'est pas besoin de demander par quelle

la porte pas un

porte il est sorti; je ne doute pas qu'il n'ait son plein et entier effet. Je connais messieurs les libraires : ils ne se font scrupule de tromper les auteurs. Rien n'est plus véritable, reprit le boiteux ; mais apprenez à connaître aussi messieurs les auteurs : ils ne sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure arrivée il n'y a pas cent ans à Madrid va vous le prouver.

Trois libraires soupaient ensemble au cabaret: la conversation tomba surla rareté des bons livres nouveaux. « Mes amis, dit « là-dessus un des convives, je vous dirai << confidemment que j'ai fait un beau coup a ces jours passés : j'ai acheté une copie qui « me coûte un peu cher, à la vérité, mais ( elle est d'un auteur !... C'est de l'or en « barre. » Un autre libraire prit alors la parole et se vanta pareillement d'avoir fait une emplette excellente le jour précédent. « Et moi, Messieurs, s'écria le troisième à

son tour, je ne veux pas demeurer en ( reste de confiance avec vous: je vais vous a montrer la perle des manuscrits; j'en ai a fait aujourd'hui l'heureuse acquisition.” En même temps, chacun tira de sa poche la précieuse copie qu'il disait avoir achetée; et comme il se trouva que c'était une nouvelle pièce de théâtre intitulée le Juif errant,

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