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ils furent fort étonnés quand ils virent que c'était le même ouvrage qui leur avait été vendu à tous trois séparément.

a Je découvre dans une autre maison, poursuivit le diable, un amant timide et respectueux qui vient de se réveilier. Il aime une veuve toute des plus vives; il rêvait qu'il était avec elle au fond d'un bois, où il lui tenait des discours tendres, et qu'elle lui a répondu : «Ah! que vous a êtes séduisant ! vous me persuaderiez, si « je n'étais pas en garde contre les hon« mes ; mais ce sont des trompeurs: je ne « me fie point à leurs paroles : je veux des a actions. - Hé! quelles actions, Mada«ine, exigez-vous de moi? a repris l'a« mant. Faut-il, pour vous prouver la vio«lence de mon amour, entreprendre les « douze travaux d'Hercule? Hé non! « don Nicaise, non, a réparti la dame, je « ne vous en demande pas tant. » Là-dessus il s'est réveillé.

- Apprenez-moi, de grâce, dit l'écolier, pourquoi cet homme couché dans ce lit brun se débat comme un possédé. - C'est, répondit le boiteux, un habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité! il rêve qu'il dispute et soutient l'immortalité de l'âme contre un petit docteur en médecine, qui est aussi bon ca.

tholique qu'il est bon médecin. Au second étage, chez le licencié, loge un gentilhomme d'Estramadure, nommé don Baltazar Fanfarronico, qui est venu en poste à la cour demander une récompense pour avoir tué un Portugais d'un coup d'escopette. Savez-vous quel songe il fait? Il rêve qu'on lui donne le gouvernement d'Antequere, et encore n'est-il pas content : il croit mé

:: riter une vice-royauté.

« Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui rêvent bien désagréablement. L'un, qui est gouverneur d'une place forte, songe qu'il est assiégé dans sa forteresse, et qu'après une légère résistance il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec la garnison. L'autre est l'évêque de Murcie; la cour a chargé ce prélat éloquent de faire l'éloge funèbre d'une princesse, et il doit le prononcer dans deux jours. Il rêve qu'il est en chaire, et qu'il demeure court après l'exorde de son discours. - Il n'est

pas

impossible, dit don Cléofas, que ce malheur lui arrive en effet. Non vraiment, répondit le diable, et il n'y a pas même longtemps que cela est arrivé à Sa Grandeur en pareille occasion.

« Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n'avez qu'à regarder

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dans les écuries de cet hótel : qu'y voyezvous ? - J'aperçois, dit Léandro Perez, un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une étrille à la main.

Hé bien, reprit le démon, c'est un palefrenier qui dort. Il a coutume toutes les nuits de se lever de son lit, et, tout en dormant, d'étriller ses chevaux; après quoi il se recouche. On s'imagine dans l'hôtel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet, et le palefrenier lui-même le croit comme les autres.

« Dans une grande maison , vis-à-vis l'hôtel garni, demeure un vieux chevalier de la Toison, lequel a jadis été vice-roi du Mexique. Il est tombé malade; et comme il craint de mourir, sa vice-royauté commence à l'inquiéter : il est vrai qu'il l'a exercée d'une manière qui justifie son inquiétude. Les chroniques de la NouvelleEspagne ne font pas une mention honorable de lui. Il vient de faire un songe dont toute l'horreur n'est point encore dissipée, et qui sera peut-être cause de sa mort. — Il faut donc, dit Zambullo, que ce

. songe soit bien extraordinaire. Vous allez l'entendre, reprit Asmodée ; il a quelque chose en effet de singulier. Ce seigneur rêvait tout à l'heure qu'il était dans la vallée des morts, où tous les Mexicains qui ont été les victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui, en l'accablant de reproches et d'injures : ils ont même voulu le mettre en pièces; mais il a pris la fuite et s'est dérobé à leur fureur. Après quoi, il s'est trouvé dans une grande salle toute tendue de drap noir, où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y avait trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de s'approcher d'eux, et son père lui a dit, avec la gravité qu'ont tous les défunts: « Il y a longtemps que nous t'attendons ; a viens prendre ta place auprès de nous. »

Le vilain rêve ! s'écria l'écolier; je pardonne au malade d'en avoir l'imagination blessée. -- En récompense, dit le boiteux, sa nièce, qui est couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit délicieusement : le sommeil lui pré. sente les plus agréables idées. C'est une fille de vingt-cinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que son oncle, dont elle est l'unique héritière, ne vit plus, et qu'elle voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la gloire de lui plaire.

Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'entends rire derrière nous.- Vous ne vous trompez point, reprit le diable ; c'est une

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femme qui rit en dormant à deux pas d'ici, une veuve qui fait la prude et qui n'aime rien tant que la médisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec une vieille dévote dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir.

« Je ris à mon tour en voyant dans une chambre au-dessous de cette femme un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu'il possède. Il rêve qu'il ramasse des pièces d'or et d'argent, et que plus il en ramasse, plus il en trouve à ramasser; il en a déjà rempli un grand coffre. - Le pauvre garçon ! dit Léandro; il ne jouira pas longtemps de son trésor. - A son réveil, reprit le boiteux, il sera comme un vrai riche qui se meurt, il verra disparaître ses richesses.

« Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux comédiennes qui sont voisines, je vais vous les dire. L'une rêve qu'elle prend des oiseaux à la pipée, qu'elle les plume à mesure qu'elle les prend, mais qu'elle les donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le profit. L'autre songe qu'elle chasse de sa maison des lévriers et des chiens danois dont elle a fait longtemps ses délices, et qu'elle ne veut plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amitié.

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