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Tandis

que

ces fainéants vont, sous le masque de la pauvreté, attraper l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps. J'aperçois de toutes parts des hommes qui se lèvent et s'habillent pour aller remplir leurs différents emplois, Combien de projets formés cette nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour! Que de démarches l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire!

Que vois-je dans la rue ? interrompit don Cleofas. Qui est cette femme chargée de médailles, que conduit un laquais, et qui marche avec précipitation ? Elle a sans doute quelque affaire fort pressante.-Oui, certainement, répondit le diable : c'est une vénérable matrone qui court à une maison où l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une comédienne qui pousse des cris, et auprès d'elle deux cavaliers bien embarrassés. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre ressemblent à celles d'Alcmène : il y a toujours un Jupiter et un Amphitryon qui sont auteurs du parti.

« Ne dirait-on pas, à voir ce cavalier à

cheval avec sa carabine, que c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux des environs de Madrid ? Cependant il n'a aucune envie de prendre le divertissement de la chasse : il est occupé d'un autre dessein; il va gagner un village où il se déguisera en paysan, pour s'introduire sous cet habit dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite d'une mère sévère et vigilante.

« Ce jeune bachelier qui passe et marche à pas précipités a coutume d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son oncle, et dont il couche en joue la prébende. Regardez dans cette maison, vis-à-vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose à sortir. C'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit la donner à un jeune procureur qui la recherche, ou bien à un fier hidalgo qui la demande. Il ya consulter ses amis là-dessus; et dans le fond, rien n'est plus embarrassant. Ilcraint, en choisissant le gentilhomme, d'avoir un gendre qui le méprise; et il a peur, s'il s'en tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous les meubles.

« Considérez un voisin de ce père embarrassé, et démêlcz, dans ce corps de logis où il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre de brocard rouge à fleurs d'or: c'est un bel esprit qui fait le seigneur en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt maravedis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un équipage très-joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la frugalité est telle, qu'il mange ordinairement le petit poulet en son particulier. Il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourd'hui à dîner à des conseillers d'État; et pour cet effet, il vient d'envoyer chercher un pâtissier et un rótisseur; il va marchander avec eux sou à sou; après quoi il écrira sur des cartes les services dont ils seront convenus. Vous me parlez d'un grand crasseux, dit Zambullo.-Hé mais ! répondit Asmodée, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement deviennent avares ou prodigues : c'est la règle.

Apprenez-moi, dit l'écolier, qui est une belle dame que je vois à sa toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait. - Ah! vraiment, s'écria le boiteux, ce que vous remarquez là mérite bien votre attention. Cette femme est une veuve aliemande qui vit à Madrid de son douaire, et voit très-bonne compagnie ; et le jeune homme qui est avec elle est un seigneur nommé don Antoine de Monsalve.

« Quoique ce cavalier soit d'une des premières maisons d'Espagne, il a promis à la veuve de l'épouser : il lui a même fait un dédit de trois mille pistoles; mais il est traversé dans ses amours par ses parents, qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurière. Le galant, mortifié de les voir tous révoltés contre son penchant, vint hier au soir chez sa maîtresse, qui, s'apercevant qu'il avait quelque chagrin, lui en demanda la cause; il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictiors qu'il aurait à essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais ébranler sa constance. La veuve parut charmée de sa fermeté, et ils se séparèrent tous deux à minuit, très-contents l'un de l'autre.

« Monsalve est revenu ce matin : il a trouvé la dame à sa toilette, et il s'est mis sur nouveaux frais à l'entretenir de son amour. Pendant la conversation, l'Allemande a ôté ses papillotes : le cavalier en a pris une sans réflexion, l'a dépliée, et, y voyant de son écriture : « Comment donc, LE DIABLE BOITEUX, T. II.

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* Madame, a-t-il dit en riant, est-ce la a l'usage que vous faites des billets doux « qu'on vous envoie? - Oui, Monsalve, « a-t-elle répondu ; vous voyez à quoi me a servent les promesses des amants qui veu« lent m'épouser en dépit de leurs familles; « j'en fais des papillotes. » Quand le cavalier a reconnu que c'était effectivement son dédit que la dame avait déchiré, il n'a pu s'empêcher d’adınirer le désintéressement de sa veuve, et il lui jure de nouveau une éternelle fidélité.

a Jetez les yeux, poursuivit le diable, sur ce grand homme sec qui passe audessous de nous: ii a un grand registre sous son bras, une écritoire pendue à sa ceinture, et une guitare sur le dos. - Ce personnage, dit l'écolier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original. – Il est certain, reprit le démon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a des philosophes cyniques en Espagne: en voilà un. Il va vers le Buen-Retiro se mettre dans une prairie où il y a une claire fontaine dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il demeurera là toute la journée à contempler les richesses de la nature, à jouer de la guitare, et à faire des réflexions qu'il écrira sur son registre. Il a dans ses poches sa nourriture

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