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de liqueurs. C'est un médecin biscayen ; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il passera toute la journée à jouer aux échecs.

« Pendant ce temps-là, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point, et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de qualité de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur le point de gagner la partie.

« Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements : qu'y découvrezvous ? --- J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit l'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent, et d'autres qui sont déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards ! je m'imagine

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voir les nymphes de Diane, telles que les poëtes nous les représentent.

Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits des nym. phes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent charmer ! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.

- Je ne vous demande pas, dit Leandro Perez, où vont ces seigneurs que je vois dans leurs carrosses : ils vont sans doute au lever du roi. Vous l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y conduirai ; nous ferons là quelques remarques réjouissantes. - Vous ne pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je m'en fais par avance un grand plaisir. >>

Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléofas, l'emporta vers le palais du roi ; mais avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des manoeuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était un portail d'église qu'ils faisaient. « Non, lui répondit Asmodée, c'est la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez; cependant, quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus.

- Que me dites-vous ? s'écria Léandro; quelle idée vous me donnez de ces deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.-Les voici, reprit le démon; préparez-vous à les admirer.

Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas,

Momus ubi fatuos vendidit ante sales!

« Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde. - Je n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas bien ce que signifient ces fatuos sales.

Vous ignorez donc, répartit le diable, que la place où l'on bâtit ce marché pour y vendre des denrées fut autrefois un collége de moines qui enseignaient à la jeunesse les humanités? Les régents de ce collége y faisaient représenter par leurs écoliers des drames, des pièces de théâtre fades, et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser jusqu'aux prétérits et aux supins. - Oh! ne m'en dites pas davantage, interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de collége. L'inscription me paraît admirable. »

A peine Asmodée et don Cléofas furent-ils sur l'escalier du palais du roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le diable faisait le nomenclateur : « Voilà, disait-il à Léandro Perez, en les lui montrant du doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villa lonso, de la maison de la Puebla d'Ellerena: voici le marquis de Castro Fueste; celui-là c'est don Lopez de Los Rios, président du conseil des finances ; celui-ci, le comte de Villa Hombrosa. » Il ne se contentait pas de les nommer, il faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque trait satirique : il leur donnait à chacun son lardon.

« Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous l'accorde généreusement et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un quart d'heure après que vous lui avez parlé, il oublie ce que vous lui avez dit.

« Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la cour du meilleur caractère : il n'est pas, comme la plupart de ses pareils, différent de luimême d'un moment à un autre : il n'y a point de caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne paye pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services qu'on lui rend; mais

par malheur il est trop lent à les reconnaître. Il laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir bien acheté lorsqu'on l'a obtenu. )

Après que le démon eût fait connaître à l'écolier les bonnes et les mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une salle où il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et particulièrement tant de chevaliers,que don Cléofas s'écria : « Que de chevaliers ! parbleu ! il faut qu'il y en ait bien en Espagne! - Je vous en réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour être chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas nécessaire, comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille écus de patrimoine :

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