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réformer le goût du siècle pour la bagatelle, et arrêter le progrès du genre romancier.

LA CHEMINÉE A. Que me dites-vous ?

LA CHEMINÉE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialité, disent à présent que cette réforme est un grand bien pour la littérature. Qu'on écrive utilement, ou qu'on n'écrive point: voilà la décision; tout le monde l'approuve.

LA CHEMINÉE A. Mais ce qui plaît n'est-il

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pas utile?

LA CHEMINÉE B. Oui, ce qui plaît est nécessairement utile; mais outre cette utilité de plaisir, on veut quelque solidité, de l'instruction, des moeurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman ; mais il vaut mieux qu'un traité de morale. Voilà un roman agréable et utile; c'est-àdire, utile par l'agréable et le solide. Que votre savant en fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer, pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties ; car vous sentez bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur.

LA CHEMINÉE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous êtes la cheminée d'un homme de finances; vous êtes ignorante et ignorantissime sur les choses de littérature, et votre petit génie ne passe pas le calcul. Je suis au désespoir de vous avoir confié mes douleurs.

LA CHEMINÉE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincèrement à votre malheur.

LA CHEMINÉE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause ? Allez, encore une fois, vous êtes aussi insolente que celui à qui vous appartenez,

LA CHEMINÉE B. Pour être glacée, la fumée vous monte bien vivement à la tête. Laissez là, je vous prie, mon financier : un billet de sa main vaut mieux que tous les volumes du Parnasse ; tout ce qu'il écrit est solide, admirable et d'un goût universel. Tant que ses livres seront en règle, je ne crains pas le froid ; mon feu sera mieux entretenu que celui des vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir chauffer. Pour vous, malgré vos injures, je vous souhaite, pour vous réchauffer, un financier comme le mien.

ENTRETIEN II

LA CHEMINÉE C ET LA CHEMINÉE D.

LA CHEMINÉE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce qui vient de m'arriver ?

LA CHEMINÉE D. Y a-t-il longtemps?
LA CHEMINÉE C. Environ une heure.

LA CHEMINÉE D. Non, ma chère voisine; j'assistais à un mariage qui se faisait sous mon manteau.

LA CHEMINÉE C. Un mariage!

LA CHEMINÉE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments, et mes dieux pénates seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée; aucun mortel n'a été admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse.

LA CHEMINÉE C. Voilà un mariage bien solide.

LA CHEMINÉE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalités, mais l'amour y suppléera ; ils s'aiment, et je suis sûre que, malgré leurs parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les plus réguliers ?

LA CHEMINÉE C. Non sans doute: le mariage est communément un contrat politique, qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point, et qui se haïront toute leur vie.

LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les noeuds qui viennent d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectacles; ce sont les chaînes mêmes de l'amour.

LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré de vous intéresser au bonheur des amants : nous leur devons cela, comme leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé : mon aventure ressemble assez à la vôtre : vous savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.

LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante, de Julie.

LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.

LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas.

LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être heureux; ; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu’Argus, et la chambre de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé.

LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante ! vous possédez à merveille la fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer ; mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable à une pluie d'or.

LA CHEMINÉE C. Cela est vrai ; vous savez aussi

que Danaé avait pour amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or.

LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi?

LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté

par la cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister); ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se soutenant avec le dos et les genoux.

LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle ?

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