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Mais tout cela n'étoit rien en comparaison de son manteau, dont le fond étoit aussi de fatin blanc. Il y avoit dessus une infinité de figures peintes à l'encre de la Chine, avec une si grande liberté de pinceau, & des expressions fi fortes, qu'on jugeoit bien qu'il falloit que le Diable s'en fùt mêlé. On marquoit,d'un côté,une Dame Efpagnole , couverte de la mante, qui agaçoit un étranger à la promenade; & de l'autre, une Dame Françoise qui étudioit dans un miroir de nouveaux airs de visage, pour les assayer fur un jeune Abbé qui paroissoit à la portiere de fa chambre avec des mouches & du rouge. Ici des Cavaliers Italiens chantoient & joüoient de la guitarre sous les balcons de leurs maitresses; & là des Allemands déboutonnés, tout en désordre, plus pris

vin & plus barbouillés de tabac que

des Petits-Maîtres François ,

de

entouroient une table inondée des débris de leur débauche. On apperçevoit dans un endroit un Seigneur Musulman fortant du bain & environné de toutes les femmes de son sérail , qui s'empressoient à lui rendre leurs services. On découvroit dans un autre, un Gentilhomme Anglois qui prefentoit galamment à la Dame une pipe & de la biere.

On y démêloit aussi des joueurs merveilleusement bien répresentés; les uns animés d'une joie vive remplissoient leurs chapeaux de piéces d'or & d'argent, & les autres ne jouant plus que sur leur parole, lançoient au Ciel des' regards sacriléges en mangeant leurs cartes de désespoir. Enfin, l'on y voyoit autant de choses curieufe's que sur l'admirable bouclier

que le Dieu Vulcain fit à la priere de Thétis. Mais il y avoit cette différence entre les ouvrages

deux

de ces

deux Boiteux , que les figures da bouclier n'ayoient aucun rapport aux exploits d'Achille , & qu'au contraire, celles du manteau ém toient autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la suggestion d’Almodée.

CHAPITRE II.
Suite de la délivrance d'Asmodée.

E Démon s'appercevant que

sa vûë ne prévenoit pas en la faveur l'Ecolier , lui dit en souriant : Hé bien , Seigneur Don Cléofas Leandro Perez Zambullo, vous voyez le charmant Dieu des Amours, ce souverain Maitre des cæurs. Que vous semble de mon air & de ma beauté ? les Poëtes ne sont-ils pas d'excellens Peintres ? Franchement, répondit Don Cléophas, ils sont un peu flatteurs. Je crois que vous ne parûTome I.

С

tes pas sous ces traits devant Plia ché. Oh! pour cela non , repartit le Diable. J'empruntai ceux d'un petit Marquis François pour me faire aimer brusquement. Il faut bien couvrir le vice d'une

apparence agréable , autrement il ne plairoit pas. Je prens toutes les formes que je veux , & j'aurois pû me montrer à vos yeux fous un plus beau corps fantastique, mais puisque je me suis donné tout à vous, & que j'ai desfein de ne vous rien déguiser , j'ai voulu que vous me visliez sous la figure la plus convenable à l'opinion qu'on a de moi & de mes exercices.

Je ne suis pas surpris, dit Léandro, que vous soïez un peu laid. Pardonnez, s'il vous plaît , le terme; le commerce que nous allons avoir enfemble demande de la franchise. Vos traits s'accordent fort avec l'idée que j'avois de vous, mais apprenez moi, de gra- , ce,

pourquoi vous êtes boiteux?

Celt, répondit le Démon, pour avoir eu autrefois en France un differend avec Pillardoc,le Diable de l'interêt. Il s'agissoit de sçavoir qui de nous deux poffederoit un jeune Manceau qui venoit à Paris chercher fortune. Comme c'étoit un excellent sujet , un garçon qui avoit de grands talens, nous nous en disputâmes vivement la poffession. Nous nous battîmes dans la moïerine région de l'air. Pillardoc fut le plus fort & me jetta sur la terre de la même façon que Jupiter , à ce que difent les Poëtes, culbuta Vulcain. La conformité de ces avantures fut cause que mes camarades me furnommérent le Diable Boiteux. Ils me donnérent en raillant ce sobriquet qui m'est resté depuis ce temps - là. Néanmoins, tout estropié que je suis , je ne laisse pas d'aller bon train. Vous

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