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les Jésuites, qui devaient plus tard etre les maîtres de Voltaire, comme ils ont été les instituteurs de toute la France du grand siècle. Grâce à cet habile et paternel enseignement, notre jeune orphelin pénétra bien vite dans les savants et poétiques mystères de cette antiquité classique, qui est encore aujourd'hui et qui sera jusqu'à la fin du monde la source intarissable du goût, du style, de la raison et du bon sens. C'est une louange à donner à Le Sage, qu'il a été élevé avec autant de soin et de zèle que Molière et Racine, que La Fontaine et Voltaire; les uns et les autres ils se sont préparés par de sévères études et par leur respect pour leurs maitres, à être

à des maîtres à leur tour; ils sont devenus des écrivains classiques, pour avoir respecté les écrivains classiques, ce qui peut servir, au besoin, d'enseignement aux beaux esprits de nos jours.

Mais, quand cette première éducation fut accomplie, et quand il sortit de ces maisons savantes tout rempli de grec et de latin, tout animé de la ferveur poétique, Le Sage rencontra ces terribles obstacles qui attendent inviolablement, au sortir de ses études, tout jeune homme sans famille et sans fortune. Le poëte Juvénal l'a très-bien formulé dans un de ses plus beaux vers : Ceux-surnagent difficilement, à qui la pauvrelé fait obstacle :

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Mais qu'importe la pauvreté quand on est si jeune, quand l'espérance est si vaste, la pensée si puissante et si riche ? On n'a rien, il est vrai ; mais le monde vous appartient en propre, le monde est votre patrimoine ; vous êtes le roi de l'univers ; autour de vous la vingtième année touche toute chose de sa baguette d'or. Votre regard net et limpide pourrait regarder en face le soleil, comme fait l'aigle. C'en est fait, toutes les puissances de votre âme sont éveillées, toutes les passions de votre coeur s'appellent les unes et les autres pour entonner l'hosanna in excelsis ! Qu'importe alors que l'on soit pauvre? un beau vers, une noble pensée, une phrase bien faite, la main d'un ami, le doux sourire d'une jeune fille qui passe, voilà de la fortune pour huit jours. Ceux qui, au commencement de toute biographie, entrent dans toutes sortes de lamentations pour déplorer d'une voix pathétique la triste destinée de leur héros , ceux-là ne sont guère dans le secret des faciles bonheurs de la poésie, des adorables joies de la jeunesse ; les insensés ! ils s'amusent à compler, un à un, les haillons qui couvrent ce beau jeune homme, et ils ne voient pas à travers les trous de son manteau ces membres vigoureux et forts, ces bras d'Hercule, cette poitrine d'athlète; ils s'apitoient sur ce pauvre jeune homme dont le chapeau est usé, et sous ce chapeau difforme , ils ne voient pas cette abondante, noire et soyeuse chevelure, qui est le diadème flottant de la jeunesse. Ils vous disent, en poussant de gros soupirs, comment Diderot s'estimait heureux quand il avait sur son pain sec un morceau de fromage, et comment ce pauvre René Le Sage ne buvait à ses repas que de l'eau claire; la belle affaire, en vérité! Mais Diderot, en mangeant son fromage, méditait déjà toutes les secousses de l'Encyclopédie; mais cette belle eau claire que l'on boit, à vingt ans, dans le creux de sa main blanche, vous enivre bien mieux que ne le fera vingt ans plus tard, hélas ! le meilleur vin de Champagne, versé dans des coupes de cristal.

Voilà donc pourquoi il ne faut pas trop nous inquiéter des premières années de Le Sage; il était jeune et beau, et tout en marchant le nez au vent comme un poëte, il rencontra, chemin faisant, ces premières amours que l'on rencontre toujours quand on a le ceur honnête et dévoué. Une belle dame l’aima et il se laissa aimer tant qu'elle voulut, et, sans plus s'inquiéter de sa bonne fortune que l'eût fait maitre Gil Blas dans pareille occasion, ces premières amours de notre poëte ont duré tout autant que doivent durer ces sortes d'amours, assez longtemps pour qu'il n'y ait pas

de

regrels, pas assez longtemps pour qu'il y ait de la haine. Quand donc ils se furent bien aimés, elle et lui, ils se séparèrent pour aller chacun de son côté, comme on fait toujours ; elle prit un mari plus sensé et mieux posé que son amant; il prit une femme plus jolie et moins riche quc sa maîtresse. Et bénie soit-elle l'honnête et dévouée jeune fille qui a consenti, de gaieté de cæur, à courir tous les

à hasards, tous les chagrins, et aussi à s'exposer aux joies si douces

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de la vie poétique ! Ainsi, Le Sage entra presque sans s'en douter dans cette vie laborieuse où il faut dépenser chaque jour les plus rares et les plus charmants trésors de son esprit et de son âme; il écrivit, pour commencer, une espèce de traduction des Lettres de Calislène , sans se douter qu'il avait plus d'esprit à lui lout seul que tous les Grecs du quatrième siècle. L'ouvrage n'eut aucun succès, et cela devait être. Quand on a le génie de Le Sage, il faut faire des auvres originales ou ne pas s'en mêler. Traduire est un métier de maneuvre, imiter est un métier de plagiaire. Au reste, le nonsuccès de ce premier livre rendit Le Sage moins superbe et moins fier : il accepta une pension, ce qu'il n'eût jamais fait s'il eût réussi tout d'abord, de M. l'abbé de Lyonne; cette pension était de six cents livres; et à ce propos, les biographes s'extasient sur la générosité de l'abbé de Lyonne. Six cents livres ! et quand on pense que si Le Sage vivait de nos jours, rien qu'avec son théâtre de la Foire il gagnerait trente mille francs chaque année! De nos jours un roman comme Gil Blas ne vaudrait pas moins de cinq cent mille francs; le Diable Boiteux en eût rapporté cent mille, tout autant; mais cependant il ne faut pas en vouloir à M. l'abbé de Lyonne pour avoir fait six cents livres de pension à l'auteur de Gil Blas. L'abbé de Lyonne fit plus encore, il ouvrit à Le Sage un admirable trésor d'esprit, d'imagination et de poésie, il lui enseigna la languc espagnole, celte belle et noble institutrice du grand Corneille; et certes, ce n'est pas là une gloire médiocre pour la langue de Cervantes, d'avoir donné naissance chez nous au Cid et à Gil Blas. Vous pensez si Le Sage accepta avec joie ce nouvel enseignement, s'il se trouva bien à l'aise dans ces mæurs élégantes et faciles, s'il étudia avec amour cette galanterie souriante, cette jalousie loyale, ces duègnes farouches en apparence, mais au fond si faciles; ces belles dames élégantes, le pied dans le satin, la tête dans la mantille; ces charmantes maisons, brodées au dehors, silencieuses audedans; la fenêtre agaçante, sourire par le haut, et murmurant concert à ses pieds !... Vous pensez s'il adopta ces soubrettes éveillées et coquettes, ces valets ingénieux et fripons, ces grands manteaux si favorables à l'amour, ces vieilles charmilles si favorables au baiser!

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Aussi, quand il eut découvert ce nouveau monde poétique, dont il allait être le Pizarre et le Fernand Cortès, et dont le grand Corneille était le Christophe Colomb, René Le Sage battit des mains de joie; dans son noble orgueil, il frappa du pied cette terre des enchantements ; il se mit à lire, avec quel ravissement vous pouvez le croire, cette admirable épopée du Don Quichotte, qu'il étudia sous son côté gracieux , charmant, poétique, amoureux, faisant un lot à part de la satire et du sarcasme cachés dans ce beau drame, pour s'en servir plus tard quand il attaquerait les financiers. Ceries, M. l'abbé de Lyonne ne croyait pas si bien faire le jour où il ouvrait cette mine inépuisable à l'homme qui devait être plus tard le premier poëte comique de la France, puisqu'aussi bien Molière est un de ces génies à part dont toutes les nations de ce monde, dont tous les siècles littéraires revendiquent au même droit la gloire et l'honneur.

Le premier fruit de cette étude de l'Espagne fut un volume de comédies que publia Le Sage, et dans lequel il avait traduit quelques belles comédies du théâtre espagnol; il y en avait une seule de Lopez de Vega, si ingénieux et si fécond; c'était vraiment trop peu : il n'y en avait pas une seule de Calderon de la Barca ; et ce n'était vraiment pas assez. Dans ce livre que nous avons lu avec soin, pour y rechercher quelques-uns de ces sillons lumineux qui sont reconnaître l'homme de génic partout où il a passé, nous n'avons pu rien rencontrer de plus qu'un traducteur ; l'écrivain original ne s'y montre pas encore : c'est que le style est une chose longue à venir; c'est que, dans cet art de la comédie surtout, il

à y a certains secrets du métier que rien ne remplace, qu'il faut apprendre à toute force. Ce métier-là, Le Sage l'apprit comme on apprend toutes choses, à ses dépens. De simple traducteur qu'il était, il se fit arrangeur de comédies, ct en 1702 (le xville siècle commençait, mais d'une façon timide, et nul ne pouvait prévoir ce qu'il allait devenir) Le Sage lit représenter au Théâtre-Français une comédie en cinq actes, intitulée le Point d'honneur. Ce n'était là qu'une imitation de l'espagnol : l'imitation cut peu de succès, et Le Sage ne comprit pas cette leçon du public; il ne comprit pas que

.

quelque chose disait tout bas à ce parterre si réservé, qu'il y avait dans ce traducteur un poëte original. Pour prendre sa revanche. que fit Le Sage? Il tomba dans une faute plus grande encore : il se mit à traduire, le croirez-vous? la suite du Don Quichotte, comme si Don Quichotte pouvait avoir une suite, comme si personne au monde, pas mème Cervantes lui-même, avait le droit d'ajouter un chapitre à cette fameuse histoire! Et véritablement il est bien étrange qu'avec son goût si sùr, sa raison si correcte, Le Sage ait jamais pensé à cette malencontreuse suite. Aussi bien, cette fois encore, cette nouvelle tentative n'eut aucun succès; le public parisien, qui est un grand juge, quoi qu'on en dise, fut plus juste pour le véritable Don Quichotte que Le Sage lui-même : c'était donc encore une fois à recommencer. Lui, cependant, lenta encore une fois cette route nouvelle, qui ne pouvait le mener à rien de bon. Il revint à la charge, toujours avec une comédie espagnole, Don César Ursin, imilée de Calderon. La pièce fut jouée, pour la première fois, à Versailles, ct applaudie à outrance à la cour, qui se trompait presque aussi souvent que la ville. Cette fois, Le Sage crut enfin que la bataille était gagnée. Vain espoir! c'était encore une bataille perdue; car, rapportée de Versailles à Paris, la comédie de Don César Ursin sut sistlée à outrance par le parterre parisien, qui brisa ainsi sans pitié les éloges de la cour et la première victoire de l'auteur. Alors il fallut bien se rendre à l'évidence. Averti par ces rudes enseignements, Le Sage comprit enfin qu'il ne lui était pas permis, à lui moins qu'à tout autre, d'être un plagiaire; que l'originalité était une des grandes causes du succès, et qu'à s'en tenir sans fin et sans cesse dans celle imitation banale des poëtes espagnols, il était un poële perdu.

Aussitôt donc le voilà qui se mel à être à son lour un poële original. Cette fois, il ne copie plus, il invente; il arrange sa fable à son gré, sans se mettre plus longtemps à l'abri de la fantasmagorie espagnole. Avec l'idée originale lui vient le style original : il rencontre enfin ce merveilleux et impérissable dialogue que l'on peut comparer au dialogue de Molière, non pas pour le naturel peut-être, mais, sans contredit, pour la grâce et l'élégance;

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