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il fe voyait traité. On continua les outrages, &
l'on y joignit les plus furieuses menaces, avec des
reproches de ce qu'il n'était pas venu lui-même
à bord. Il répondit que n'ayant entendu deman-
der que la chaloupe, il n'avoit pas cru que cet
ordre le regardât personnellement. Quoi! miséra-
ble chien, reprit Ruffel, tu feins de ne m'avoir
pas entendu, Je vais te faire prendre de meilleures
manieres.

Ruffel donna ordre auffi-tôt à quelques-uns de
fes gens de lui amener Roberts, & chargea dix
ou douze autres de ces brigands de prendre pof-
feffion de la felauque. A l'arrivée de Roberts,
qui fut amené fur-le-champ, il tira fon fabre, en
répétant, avec d'affreux blafphêmes, qu'il faurait
lui apprendre à vivre. Le malheureux Roberts fe
crut à fa derniere heure, & continua de s'excu-
fer fur fon ignorance. Mais l'autre tenait toujours
fon fabre levé & continuait les menaces. Un de
fes gens affecta de lui retenir le bras, & promit
à Roberts qu'il ne lui arriverait rien de fâcheux.
Alors Ruffel voulu favoir pourquoi il était si imal
vêtu. L'excufe de Roberts fut qu'il ne s'attendait pas
à paraître devant un homme fi redoutable, & pour
qui me prenez-vous, reprit Ruffel Ici Roberts
fort embarrassé chercha long-temps
mps la réponse.
Enfin dans la crainte d'offenfer également par la
vérité ou par la flatterie, je crois, répondit-il,

Roberts.

que vous êtes un homme de diftinction, qui fait Roberts. de grandes entreprises fur mer. Tu mens, répliqua Ruffel; ou fi tu crois dire vrai, apprends que nous fommes Pirates.

Roberts lui ayant offert d'aller se vêtir plus décemment, il lui dit, en jurant plus que jamais, qu'il était trop tard & qu'il demeurerait dans l'habillement où il s'était laiffè prendre ; mais que fon bâtiment & tout ce qu'il contenait ne lui appartenait plus. Je ne le vois que trop, répondit Roberts. Cependant lorsqu'il m'eft impoffible de l'empêcher, j'espere de votre générofité que vous vous contenterez de ce qui peut vous être utile, & que vous me laifferez le refte. Le Pirate lui dit, avec moins de brutalité, que fes compagnons en décideraient. Mais en même-temps il lui demanda un mémoire exact de tout ce qu'il avait à bord, fur-tout de fon argent; & s'il s'y trou vait quelque chofe de plus qu'il n'aurait accusé, il protesta qu'il le ferait brûler vif avec fa felouque.

Tous les gens du vaiffeau, qui prêtaient l'oreille à cette conférence avec un air de compaffion affectée, lui confeillerent d'un ton d'amitié d'être fincere dans fa déclaration, fur-tout à l'égard de l'argent, des armes & des munitions, qui étaient, lui dirent-ils, leur objet principal, en l'avertiffant que leur ufage était de punir fort

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féverement les gens de mauvaise foi. Il leur rendit le compte le plus fidèle qu'il put trouver dans fa mémoire. Aux queftions qu'on lui fit fur le deffein de fa navigation présente, il ne répondit pas moins fincerement. Mais voyant qu'on était inftruit d'avance fur-tout ce qu'il répondait, il demanda de qui on tenait tous ces éclairciffemens. On répondit que c'était du Capitaine Scot. Mais vous êtes donc de fes amis, reprit Roberts ? Plus qu'il ne mérite, répliqua le Corfaire; car nous nous fommes contentés de brûler fon vailfeau & nous l'avons mis à terre dans l'Ile de Buona-Vifta.

On fit enfuite paffer les Anglais fur le vaisseau la Rofe, de 36 pièces de canon, commandé par Edmond- Lo, Chef - général des Pirates.

A leur entrée dans le vaiffeau, tous les Pirates vinrent les faluer fucceffivement & les affurer qu'ils étaient touchés de leur infortune. Cette cérémonie fe fit fi gravement, que les prifonniers ne purent diftinguer fi c'était une infulte. On leur dit du même ton qu'il fallait rendre leurs refpects au Commandant. Un Canonnier fe chargea de lui préfenter Roberts. Il trouva Lo affis fur un canon, quoiqu'il y eut des chaifes près de lui Mais un héros de cet ordre ne pouvait paraître que dans une pofture martiale. Ayant ordonné qu'on le Laiffat feul avec Roberts, il lui dit qu'il prenait

Roberts.

Roberts.

part à fa
perte, qu'étant Anglais comme lui, il
ne souhaitait pas de rencontrer les compatriotes,
excepté quelques-uns dont il était bien aife de
châtier l'arrogance: mais que la fortune le faifant
tomber entre les mains, il fallait qu'il prît cou-
rage & qu'il ne marquât point d'abattement.
Roberts répondit qu'au milieu de fon chagrin il
fe flattait encore qu'ayant affaire à des gens d'hon
neur, fa difgrace pourrait tourner à fon avan-
tage. Le Corfaire lui confeilla de ne pas se flatter
trop, parce que fon fort dépendait du Confeil & de
la pluralité des voix. Il ne defirait point, répéta-t-il,
de rencontrer des gens de fa Nation; mais com-
me lui & fes compagnons n'attendaient rien que
de la fortune, ils n'ofaient marquer de l'ingrati-
tude pour les moindres faveurs, dans la crainte
que s'en offenfant, elle ne les abandonnât dans
leurs entreprises. Enfuite prenant un ton fort doux
il prefla Roberts de s'affeoir, mais fans lui faire
l'honneur de quitter lui-même fa pofture. Ro-
berts s'affit. Alors le Général lui demanda ce
qu'il voulait boire. Il répondit que la foif n'était
pas fon befoin le plus preflant; mais que par re-
connaiffance de tant de bontés, il accepterait vo-
lontiers tout ce qui lui ferait offert. Lo lui dit en-
core qu'il avait tort de fe chagriner & de s'abattre;
que c'était le hafard de la guerre, & que le cha
grin était capable de nuire à la fanté, qu'il ferai

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beaucoup mieux de prendre un visage riant, & que c'était même la voie la plus sûre pour mettre tout le monde dans fes intérêts. Tous ces confeils étaient donnés d'un ton d'ironie, & Roberts fut furpris de trouver cette figure fi familiere à des Corfaires. Allons, reprit Lo, vous ferez plus heureux une autre fois; & fonnant une cloche, qui fit venir un de fes gens, il donna ordre qu'on apportât du punch; & dans le grand baf fin, ajouta-t-il. Il demanda auffi du vin. L'un & l'autre fut fervi avec beaucoup de diligence, En buvant avec Roberts, il lui promit tous les fervices qui dépendraient de lui. Il regrettait beaucoup, lui dit-il, qu'il n'eût pas été pris dix jours plutôt, parce que fa troupe avait alors en abondance diverfes fortes de marchandifes qu'elle avait enlevées à deux vaiffeaux Portugais qui faifaient voile au Bréfil, telles que des étoffes de foie & de laine, de la toile, du fer & toutes fortes d'uftenfiles; il aurait pu engager fes compagnons à lui en donner une partie, qu'ils avaient jetée dans la mer comme un bien fuperflu; que s'il le rencontrait quelque jour dans une occasion auffi favorable, il lui promettait de le dédommager de sa perte; enfin qu'il faifait profeffion d'être fon ferviteur & fon ami. Quand j'aurais ofé lui faire une réponse outrageante, dit Roberts, tant de

Roberts.

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