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nos oreilles fuffent accoûtumées à la liberté des vers Italiens, elle donneroit fans doute plus d'efpace à l'efprit pour s'étendre, & les bonnes chofes ne fe perdroient pas à faute d'une rime ou d'une cefure. Mais dans la

répuplique des Lettres, auffi-bien que dans la politique, il faut fuivre les loix que l'on trouve établies, & les changemens font toûjours plus fouhaitables que faciles. Pour moi qui ne m'engage point dans de grands Ouvrages, j'ai moins de fujet qu'un autre de me plaindre de la contrainte de nôtre Poëfie. J'aurois volontiers employé tout ce que j'y fçai pour honorer la memoire de Monfieur de Peyrefc, qui m'eft infiniment précieufe. Mais comme vous me marquez qu'il feroit befoin de le faire en diligence, je fuis bien fâché que les affaires de mon Diocéfe dont je fuis accablé, ne me permettent pas maintenant ce devoir. Permettez-moi donc de differer une chofe, où mes inclinations me portent avec plaifir, foit que je confidere ce qui eft dû à la vertu d'un fi grand Homme, foit que je regarde vôtre defir qui m'est comme une loi inviolable. Si vous voulez, j'écriraià deux où trois de mes amis qui ont plus de commerce avec les Mufes que moi & qui fçavent mieux l'art de faire des couronnes pour les teftes auffi illuftres que celle de nôtre ami. J'attens avec impatience vôtre Oraifon Funebre, & c'eft une étrange

injuftice que de trouver quelque difficulté
à fa publication, fous pretexte de quelques
loüanges de doctrine donneés à des hereti-
ques. Lucifer eft un démon qui ne peut
plus fe convertir, & toutefois je ne penfe
pas que l'on puiffe trouver mauvais que l'on
dife qu'il eft plus fçavant que tous les Doc-
teurs des Univerfitez de l'Europe. Il y a de la
difference entre la lumiere de la Foi,& celle
de la fçience; celle-la eft fans doute la plus
pure, comme elle eft la plus certaine ; mais
celle-cy a fon excellence: & par confequent
elle peut être loüée fans préjudice de la do-
&trine Orthodoxe. Si la vraye generofité ne
fouffre pas dans la guere qu'on méprife
où qu'on diminue les bonnes qualitez de fon
ennemi, & bien moins qu'on l'accufe de
chofes dont il n'eft pas coupable, pourquoi
dans les livres voudra-t-on qu'on derobe
aux ennemis de la vraye croyance, l'estime
qu'ils meritent pour les qualitez de leur
efprit, ou
ou pour les ouvrages qui font partis
de leurs mains, quand cela n'a rien de com-
mun avec les difputes de la Religion. Un he-
retique ne peut-il être ni excellent Orateur,
ni bon Hiftorien, ni grand Mcdecin,
profond Philofophe ? je ne vois point que
les Saints Peres, & entre tous faint Au-
guftin,faffent difficulté de reconnoître fince-
rement la science & l'éloquence de leurs ad-
verfaires. Il y auroit plus de raifon de s'é-

ni

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tonner qu'on loüât tous les Auteurs anciens
qui ont été ennemis declarez de la Religion
Chrêtienne. Je fçai qu'on a blâmé dans
l'hiftoire de Monfieur de Thou, les éloges
qu'il fait de beaucoup de perfonnes qui s'é-
toient feparées de l'Eglife, & que leur condi-
tion, ou leur conduite ne fembloit pas ren-
dre dignes d'y tenir une place fi remarqua-
ble. Mais cet exemple n'a pas de lieu contre
vous, qui ne faites pas une hiftoire, dont les
Loix font trés-rigoureuses, mais une Orai-
fon Funebre qui n'eft pas fi contrainte, au
contraire qui par l'obligation de louer un
mort, impofe fouvent une neceffité de loüer
plufieurs vivants, fans confiderer fi en d'au-
tres chofes, que celles dont on parle, il y a
quelque chofe qui leur manque : mais cette
difficulté eft digne de l'érudition des gens
qui vous avez à faire ; & ils ne trouveroient
pas fi mauvais que vous euffiez loüé Ma-
chiavel. J'attens avec impatience cet effay
dont vous me parlez fur l'Hiftoire du Con-
cile de Trente. Le Pere Maître fera un mi-
racle
, que peu de gens attendent, s'il ôte
le credit à l'Hiftoire de Fra-paolo; vous fça-
vez que le Cardinal de fainte Sufanne di-
foit qu'elle étoit verirable, mais que les
confequences étoient fauffes. Je n'en veux
pas même dire tant; mais à ne regarder que
la forme, il faut avouer que c'eft une grande
Piece de jugement & d'efprit. L'Eglife fera

à

obligée à celuy qui fera voir la faufseté bien clairement, & qui dira la verité d'auffi bonne grace, qu'il a dit le menfonge dont on l'accufe. J'ai lû les Prédications du Pere Maître, fur les Litanies de la Vierge, mais elles ne me font pas efperer cela de lui, & pour vous dire la verité, je ne les trouve nulle ment dignes de la reputation de leur Auteur. Mais je ne fonge pas que je vous ennuye & qu'il eft tems de vous dire que je que je fuis.

A Graffe ce 15 Avril 1638.

LETTRE

A Mademoiselle de Rambouillet. Exhortation a imiter l'humilité de l'Enfant Jefus.

XI V.

MADEMOISELLE,

Avec la nouvelle année je vous fouhaite de nouvelles graces du Ciel, car pour celles de la terre vous poffedez les plus fouhaitables en un dégré fi éminent, que vous avez autant de fujet d'en être fatisfaite, que les autres d'en être jalouses. C'est donc en la grace de nôtre Seigneur que je defire que vous avanciez, & certes c'eft le feul bien qui merite l'amour, la recherche, & l'infatiabilité d'une grande ame comme lavôtre.

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Tout ce que le monde vous peut promettre eft indigne de vous, & je fçai combien clairement vous en reconnoiffez la vanité. Vous êtes en un lieu où chaque jour vous fournit de nouvelles raifons de le méprifer, & de dépendre avec plus de fidelité & de repos, de la conduite de la Providence. C'eft une guide qui ne manque ni de fageffe ni de bonté, elle applanit les chemins les plus rudes, elle comble les precipices les plus profonds, elle nous donne la main & nous fortifie, quand il nous femble que nous ne pouvons plus faire un pas. Offrons lui donc cette année, & pratiquons le confeil de JefusChrist, de vivre fans foin du lendemain c'est à dire,fans nous mettre en peine de ce qui nous arrivera. Ufons de la grace qui nous eft donnée aujourd'hui, demain nous mettrons en œuvre celle qu'il plaira à nôtre Seigneur de nous départir. Ne fongcons pas dans la fanté à la maladie, ni dans la maladie à la fanté, pour nous inquiéter par des defirs inutiles du changement d'état, au lieu de nous fanctifier dans l'état & par l'état où nous fommes. Comment pourrionsnous refufer de nous laiffer conduire à JefusChrift, lui qui fe laisse maintenant conduire à fa mere: Čar comme il eft dans l'enfance, il en veut porter toutes les humiliations, entre lefquelles je remarque principalement la dépendance du foin d'autrui. Il pourroit

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