Imágenes de páginas
PDF
EPUB

Consulte-toy, répons: hé bien, qu'en penses-tu ?

Si ta voix a du Ciel reçû cette vertu, si ton cœur est brûlant des ardeurs de ce zele, Dont l'Apôtre envoyé chez un peuple infidele, Déploya ces discours, ces tons , ces traits vainqueurs, Qui gagnerent soudain, & changerent les cours : Je ne t'arrête plus, va prêcher, monte en Chaire, A l'erreur, au peché, cours déclarer la guerre, Et tu verras bien-tôt, prompts à fe convertir, Les pecheurs à tes pieds porter leur repentir.

Mais de tant d'Orateurs si tu suis la maxime, Du public en prêchant fi tu brigues l'estime, Si tu veux, peu sensible au progrès de ta foy, Quand tu parles de Dieu , qu'on ne pense qu'à toy; Ce n'est point là prêcher, c'est faire dans l'Eglise Le métier, qu'au Theatre à peine on autorise , Et mieux que toy * Baron, moins que toy criminel, Dans le même métier réussit à * l'Hôtel. Hé qui sçait, diras-tu , fi l'ardeur qui m'enfâme, N'est point ce feu divin allumé dans mon ame? Et si Dieu, qui toujours fut maître de son choix, Pour convertir les cours n'a point choisi ma voix?

* Fameux Comedien.

* L'Hôtel de Bourgogne, étoit la Comedie,

[merged small][ocr errors]

Sur ce doute, en deux mots,veux-tu qu’on t'éclaircisse,
Écoute encor, répons, parle sans artifice.

Toy qui veux réformer les vices des Chrétiens,
As-tu pris foin, dis-moy, de corriger les tiens ?
Et fi la mode étoit à la fin du Carême,
De prêcher à son tour le Predicateur même,
Crois-tu qu'on ne pût pas, fans ailleurs en chercher ,
Far tes propres sermons toy-même te prêcher ?

Certain Predicateur, homme éloquent, habile,
Et qui d'un air touchant annonçoit l'Evangile,
Contre l'excès du luxe ayant un jour prêché,
Un Bourgeois, homme simple, en eut le cæur touchés
Et sortant du Sermon, alla dire à fa femme
Qu'il alloit tout quitter , voulant sauver son ame.
Tout quitter, reprit-elle ! Oüi : c'est ce qu'il a dit,
Il faut pour se fauver n'avoir qu'un seul habit;
J'en ay deux , j'en garde un; pour l'autre, va le prendre,
Et porte à l'Hôtel-Dieu l'argent qu'on peut le vendre.
Ne peut-on adoucir ce fevere Docteur,
Dit-elle, & voir un peu ce beau Predicateur ?
Elle va, court chez luy; mais, Monsieur eft à table,
Luy répond un valet, d'un ton peu charitable.
J'attendray : D'aujourd'huy vous ne pourrez le voir,
Dès qu'il se met à table il en a jusqu'au soir.

Ce soir je reviendray... Non, c'est peine inutile,
Monsieur n'y sera pas, il doit jouer en ville.
Et demain? Qüy demain , venez à son lever,
Comme il se leve tard vous pourrez le trouver.
Elle vient à midy. Vous demandez mon Maître,
Dit le Valet, bien-tôt vous le verrez paroître,
Aftendez... Quoy! si tard, il est encore au lit?
Non, pour aller aux champs Monsieur change d'habit.
Change d'habit , dit-elle, adieu, je me retire.
Puis qu'il a deux habits je n'ay rien à luy dire. .
Elle sort aufi-tôt ;, & va faire au logis
Le conte du repas, du jeu, des deux habits
Et l'exemple aisément dislipa le scrupule
Que donnoit le Sermon à ce Bourgeois credule.

C'est ainfi qu'en prêchant on fait fi peu de fruit ;
Le Sermon édifie, e l'exemple détruit.

En vain, exact aux loix pour la Chaire prescrites,
Tu dis , tu fais valoir tes Sermons hypocrites ;
Si tu veux me toucher, fais que je trouve en toy
Les vertus qu'en prêchant tu veux produire en moy.

Chacun en t'écoutant pense à toy, te contemple,
Et cherche à chaque mot la preuve en ton exemple;
Le difcoins plaift, inftruit, g.igne l'attention ;
L'exemple perfuade, & fait impression.

[ocr errors][ocr errors]

T'en es-tu souvenu ? joindras-tu la pratique
Aux leçons des vertus que ta voix nous explique,
Et voulant du salut nous ouvrir le sentier,
T'y verra-t'on paroître & marcher le premier?

As-tu dans une vie humble, mortifiée,
Une ame , aux pallions , aux sens crucifiée ?
As-tu prié, veillé, jeûné, pour obtenir
De pouvoir dans la Chaire, humble te foutenir,
Mépriser du succès la gloire éblouissante,
Souffrir qu’on la partage , & d'une ame contente ,
Loin d'en être jaloux, toy-même encourager,
Ceux qui, non moins goûtez pourroient la partager ?

Es-tu súr que ton coeur foit fi libre d'envie ,
Que quand une autre voix également suivie,
Viendra te dérober ta vogue & ton fracas,
On ne juge à ton air que tu ne goûtes pas
Les fruits, les plus grāds fruits dont tu n'es pas l'Apôtre,
Et même le falut procuré par un autre.

N'imiteras tu point ceux qu'on voit s'oublier ,
Verir trancher du grand dans cet humble métier,
Et du moindre fuccès que la Chaire leur donne,
Prendre un air fuffisant, qui ne trouve personne
Digne d'être connu , cultivé, visité,
s'ü n'offre à leur orgüeil un nom de qualité ?

[ocr errors]

Tu le vois, de quel air vient, parle , & se presente
Celuy que li souvent tu trouves chez Chrysante;
Il arrive , & déja trois fois il a cité
Le Duc qu'il vit hier ; trois fois a raconté
Ce qu'est venu tantôt luy dire en confidence
Un de ses bons amis , un Maréchal de France.
Infatué des Grands qu'il nomme à tout propos,
A peine aux noms bourgeois il peut dire deux mots,
Croyant avoir acquis des titres de noblesle,
En prêchant de la Croix l'opprobre & la basleffe.

Quoy fans honte à Paris ou fans faire pitié
Un grand Predicateur peut-il aller à pié ?
La bouë & la sueur à son nom , à sa gloire
Imprimeroient sans doute une tache trop noire.

Il faut donc que traînez par un double cheval
Soit le petit collet, ou l'habit monachal.
C'est ainsi, tels que soient leur nom & leur naissance,
Qu'aller à pié feroit pour eux une indécence.

A tant d'autres abus dans la Chaire exposé,
Comment à la fournir t'es-tu donc disposé ?
As-tu mis à te vaincre , à te changer toy-même,
Autant d'attention, qu'à faire ton Carême ?

Non, ce point est le seul qui te soit échapé,
Sans prendre d'autres soins, tu ne t'es occupé

« AnteriorContinuar »