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LETTRE LXXX V.

A un Peintre.

TANT qu'il y aura, mon cher Monfieur, de l'expreffion dans vos tableaux, vous pourrez vous applaudir de votre ouvrage. C'estlà ce qui en fait l'effence, & ce qui rend excufables bien des défauts qu'on ne passeroit pas à un Peintre ordinaire.

J'ai parlé de vos talens à S. E. M. le Cardinal Portocarrero, & il vous recommandera en Espagne comme vous le defirez; mais rien ne vous fera mieux connoître que votre propre génie : il en faut pour être Peintre, comme pour être Poëte. Le Carrache n'eût rien fait

malgré la fierté de fon pinceau, s'il n'eût eu cette verve, qui donne de l'enthousiasme & du feu.

On reconnoît dans fes tableaux une ame qui parle, qui échauffe, qui enthousiasme. On croit devenir. lui-même à force de l'admirer, & de fe remplir de la vérité de ses images.

Que ce grand homme que vous avez choisi pour modele refpire en vous; & vous le ferez enfuite revivre fur la toile. Ne fuffiez-vous que fon ombre, vous mériterez d'être eftimé : L'ombra d'un grand'. uomo non è senza foftanza.

La nature doit toujours être le point de vue de tout homme qui peint; & pour bien la rendre, il ne faut point d'efforts. On devient gigantefque parmi les Peintres,

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comme parmi les Poëtes, lorf-: qu'on violente l'efprit pour compofer. Quand la tête eft organisée pour travailler un ouvrage, on fe

fent entraîné

irréfifpar une pente

tible, à prendre la plume ou le pinceau, & l'on fe livre à fon penchant fans cela il n'y a ni expreffion, ni goût.

Rome eft la véritable école où

l'on peut fe former; mais quelque: peine qu'on fe donne, on fera toujours médiocre; à moins qu'on ne foit faifi d'un génie pittorefque.

Il eft temps de me taire, attendu qu'un Confulteur du Saint-Office. n'eft pas un Peintre, & qu'on a tout à perdre, quand on parle de ce qu'on ne fait qu'imparfaitement." Je fuis, Monfieur, &c.

T

LETTRE LXXX V I.

A Monsignor AY MALDI. Vous avez raifon, Monsignor, de vous étonner de l'heureuse alliance qui va désormais unir la Maifon de Bourbon à celle d'Au

triche il y a des prodiges dans la

:

politique comme dans la nature; & Benoît XIV eut bien raifon de s'écrier, en apprennant cette furprenante nouvelle: O admirabile commercium!

M. de Bernis s'eft immortalifé par ce phénomene politique, comme ayant mieux vu les chofes que le Cardinal de Richelieu.

Par ce moyen,

nous n'aurons

plus de guerres en Europe, que

lorsqu'on fera las de la paix, & que le Roi de Pruffe toujours avide de gloire, ne cherchera point à conquérir. Mais je vois la Pologne à fa bienféance; & par la raifon qu'un héros auffi vaillant qu'heureux, aime toujours à s'aggrandir; il l'envahira quelque jour en partie, ne fût-ce que la feule ville de Dantzick: E un bucone che li piace. La Pologne elle-même donnera peut-être les mains àun pareil changement, en ne veillant point affez fur fon propre pays, & en fe livrant à mille différentes factions. L'efprit patriotique n'eft plus affez fort chez les Polonois, pour qu'ils défendent leur pays, aux dépens de leur propre vie. Ils font trop fouvent

hors de chez eux, pour ne pas per

dre

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