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moyen d'entretenir la vigueur de la difcipline, jamais elle ne dut être moins folidement établie, & plus fouvent ébranlée que du temps de nos Chevaliers. Quelle confufion, en effet, ne devoient point apporter tant d'efpèces de chefs, dont les principes, les motifs & les intérêts n'étoient pas toujours d'accord, & qui ne tiroient point d'une même fource le droit de fe faire obéir?

Outre la supériorité que les loix féodales donnoient aux Seigneurs fuzerains fur leurs vaffaux, & à ces derniers fur leurs arrière-vaffaux, dont la progreffion alloit prefque à l'infini, la Chevalerie fixoit, comme nous avons dit,`différens degrés entre les bannerets, les fimples Chevaliers, les Chevaliers à gage & les Ecuyers. Ainfi le pouvoir de commander, que balançoit encore celui des grands Officiers de la Maifon du Roi, étoit expofé perpétuellement à des conteltations qui le reftreignoient ou l'anéantiffoient: plus il y avoit de

divers genres d'autorités, moins il y avoit de force réelle pour les faire valoir.

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Quelque attention qu'on apporte à lire nos hiftoriens, on a beaucoup de peine à concevoir de quelle manière ces Commandans pouvoient fe concilier entre eux, & comment il étoit poffible à ceux qui les fuivoient, d'accorder enfemble les fervices de fujet, de vaffal & de Chevalier, auxquels étoit tenue la même perfonne. Auffi ne manquoit-on jamais de prétexte pour éluder ou pour enfreindre les loix de la guerre, ni de moyens & de protections pour mettre la defobéiffance à couvert du châtiment. L'expérience ne nous apprit que trop à connoître les effets d'une indocilité présomptueufe & téméraire dans les guerres des Anglois. Enfin la Chevalerie oublia les préceptes qu'elle avoit donnés dans fon origine à fes premiers difciples, de s'appliquer également aux Lettres & aux Armes. Trop occupée depuis à les rendre braves,

adroits & vigoureux, elle négligea d'autres qualités qui font le fruit de l'étude & de la réflexion ; qualités fans lesquelles la valeur même peut entraîner la perte des Etats les plus belliqueux.

Je n'ai point parlé jusqu'ici des Chevaliers errans (4), tels que ceux de la Table ronde & autres, que les fictions romanefques ont rendu fi fameux. Les récits que nous lifons de leurs avantures merveilleuses, font vrai-femblablement fondés fur de vieilles traditions, qui étoient elles-mêmes empruntées des origines encore plus fabuleufes des peuples venus du nord. Ces héros, ainfi que les Hercules & les Théfées de la Grèce, vifitoient toutes les contrées pour redreffer les torts (5), venger les opprimés, exterminer les brigands qui les infeftoient. La barbarie de nos premiers fiècles exigea peut-être le fecours de tels champions, dévoués au bien public, comme le dit la Colombière.

Leur affiftance put encore n'être

(4).

(5)

point inutile dans des fiècles poftérieurs 9 toujours infectés de la férocité de nos ancêtres. Mais pour apprécier au jufte nos anciennes traditions, équivoques ou fufpectes, nous nous arrêterons aux témoignages de nos poëtes & de nos hiftoriens, qui quelquefois ont parlé en termes plus férieux des Chevaliers errans. Les jeunes Che-. valiers, fuyant les liens du mariage, dans la crainte d'être détournés de leur profeffion, se faifoient un devoir de confacrer les premières années de leur inftallation dans l'Ordre à visiter les pays lointains (6) & les Cours étrangères (4), afin de s'y rendre Chevaliers parfaits. Le (7) verd (7) dont ils étoient vêtus, annonçoit la verdeur de leur printemps, comme la vigueur de leur courage. Ils étudioient les différentes manières de joûter des diverfes nations, les plus beaux tours d'efcrime des Chevaliers qui excelloient dans l'art des Tournois ; ils ambitionnoient l'honneur de fe mefurer eux-mêmes avec ces mai

tres, pour s'eflayer & pour s'inftrui re, & prenoient des leçons encore plus utiles dans les guerres où ils fervoient, en fe en fe rangeant du côté qui paroiffoit avoir pour lui. la juftice & le bon droit. Ils étudioient auffi les principes d'honneur ou de cérémonial, & de civilité ou de courtoifie obfervés dans chaque Cour. Curieux de s'y faire diftinguer par leur bravoure, leurs talens & leur politeffe, ils ne l'étoient pas moins de connoître les Princes & les Princeffes de la plus haute réputation, d'observer les Chevaliers & les Dames les plus célèbres, d'apprendre leur histoire de retenir les plus beaux traits de leur vie, pour en faire enfuite des rapports inftructifs & des récits intéreffans ou agréables, quand ils feroient de retour dans leur patrie; car on étoit alors fort avide de nouvelles, comme Froiffart nous l'a déjà appris, en parlant du comte de Foix.

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Outre les fréquentes occafions de s'exercer aux Tournois & à la

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