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commencement de toute biographie, entrent dans toutes sortes de lamentations pour déplorer d'une voix pathétique la triste destinée de leur héros, ceux-là ne sont guère dans le secret des faciles bonheurs de la poésie, des adorables joies de la jeunesse; les insensés! ils s'amusent à compter, un à un, les haillons qui couvrent ce beau jeune homme, et ils ne voient pas à travers les trous de son manteau ces membres vigoureux et forts, ces bras d'Hercule, cette poitrine d'athlète; ils s'apitoient sur ce pauvre jeune homme dont le chapeau est usé, et sous ce chapeau difforme, ils ne voient pas cette abondante, noire et soyeuse chevelure, qui est le diadème flottant de la jeunesse. Ils vous disent, en poussant de gros soupirs, comment Diderot s'estimait heureux quand il avait sur son pain sec un morceau de fromage, et comment ce pauvre René Le Sage ne buvait à ses repas que de l'eau claire; la belle affaire, en vérité! Mais Diderot, en mangeant son fromage, méditait déjà toutes les secousses de l'Encyclopédie; mais cette belle eau claire que l'on boit, à vingt ans, dans le creux de sa main blanche, vous enivre bien mieux que ne le fera vingt ans plus tard, hélas! le meilleur vin de Champagne, versé dans des coupes de cristal.

Voilà donc pourquoi il ne faut pas trop nous iuquiéter des premières années de Le Sage; il était jeune et beau, et tout en marchant le nez au vent comme un poëte, il rencontra, chemin faisant, ces premières amours que l'on rencontre toujours quand on a le cœur honnête et dévoué. Une belle dame l'aima et il se laissa aimer tant qu'elle voulut, et, sans plus s'inquiéter de sa bonne fortune que l'eût fait maitre Gil Blas dans pareille occasion, ces premières amours de notre poëte ont duré tout autant que doivent durer ces sortes d'amours, assez longtemps pour qu'il n'y ait pas de regrets, pas assez longtemps pour qu'il y ait de la haine. Quand donc ils se furent bien aimés, elle et lui, ils se séparèrent pour aller chacun de son côté, comme on fait toujours; elle prit un mari plus sensé et mieux posé que son amant; il prit une femme plus jolie et moins riche que sa maîtresse. Et bénie soit-elle l'honnête et dévouée jeune fille qui a consenti, de gaieté de cœur, à courir tous les hasards, tous les chagrins, et aussi à s'exposer aux joies si douces

de la vie poétique! Ainsi, Le Sage entra presque sans s'en douter dans cette vie laborieuse où il faut dépenser chaque jour les plus rares et les plus charmants trésors de son esprit et de son âme; il écrivit, pour commencer, une espèce de traduction des Lettres de Calistène, sans se douter qu'il avait plus d'esprit à lui tout seul que tous les Grecs du quatrième siècle. L'ouvrage n'eut aucun succès, et cela devait être. Quand on a le génie de Le Sage, il faut faire des œuvres originales ou ne pas s'en mêler. Traduire est un métier de manœuvre, imiter est un métier de plagiaire. Au reste, le nonsuccès de ce premier livre rendit Le Sage moins superbe et moins fier: il accepta une pension, ce qu'il n'eût jamais fait s'il eût réussi tout d'abord, de M. l'abbé de Lyonne; cette pension était de six cents livres; et à ce propos, les biographes s'extasient sur la générosité de l'abbé de Lyonne. Six cents livres! et quand on pense que si Le Sage vivait de nos jours, rien qu'avec son théâtre de la Foire il gagnerait trente mille francs chaque année! De nos jours un roman comme Gil Blas ne vaudrait pas moins de cinq cent mille francs; le Diable Boiteux en eût rapporté cent mille, tout autant; mais cependant il ne faut pas en vouloir à M. l'abbé de Lyonne pour avoir fait six cents livres de pension à l'auteur de Gil Blas. L'abbé de Lyonne fit plus encore, il ouvrit à Le Sage un admirable trésor d'esprit, d'imagination et de poésie, il lui enseigna la langue espagnole, cette belle et noble institutrice du grand Corneille; et, certes, ce n'est pas là une gloire médiocre pour la langue de Cervantes, d'avoir donné naissance chez nous au Cid et à Gil Blas. Vous pensez si Le Sage accepta avec joie ce nouvel enseignement, s'il se trouva bien à l'aise dans ces mœurs élégantes et faciles, s'il étudia avec amour cette galanterie souriante, cette jalousie loyale, ces duègnes farouches en apparence, mais au fond si faciles; ces belles dames élégantes, le pied dans le satin, la tête dans la mantille; ces charmantes maisons, brodées au dehors, silencieuses audedans; la fenêtre agaçante, sourire par le haut, et murmurant concert à ses pieds!... Vous pensez s'il adopta ces soubrettes éveillées et coquettes, ces valets ingénieux et fripons, ces grands manteaux si favorables à l'amour, ces vieilles charmilles si favorables au baiser!

Aussi, quand il eut découvert ce nouveau monde poétique, dont il allait être le Pizare et le Fernand Cortès, et dont le grand Corneille était le Christophe Colomb, René Le Sage battit des mains. de joie; dans son noble orgueil, il frappa du pied cette terre des enchantements; il se mit à lire, avec quel ravissement vous pouvez le croire, cette admirable épopée du Don Quichotte, qu'il étudia sous son côté gracieux, charmant, poétique, amoureux, faisant un lot à part de la satire et du sarcasme cachés dans ce beau drame, pour s'en servir plus tard quand il attaquerait les financiers. Certes, M. l'abbé de Lyonne ne croyait pas si bien faire le jour où il ouvrait cette mine inépuisable à l'homme qui devait être plus tard le premier poëte comique de la France, puisqu'aussi bien Molière est un de ces génies à part dont toutes les nations de ce monde, dont tous les siècles littéraires revendiquent au même droit la gloire et l'honneur.

Le premier fruit de cette étude de l'Espagne fut un volume de comédies que publia Le Sage, et dans lequel il avait traduit quelques belles comédies du théâtre espagnol; il y en avait une seule de Lopez de Vega, si ingénieux et si fécond; c'était vraiment trop peu il n'y en avait pas une seule de Calderon de la Barca; et ce n'était vraiment pas assez. Dans ce livre que nous avons lu avec soin, pour y rechercher quelques-uns de ces sillons lumineux qui font reconnaître l'homme de génie partout où il a passé, nous n'avons pu rien rencontrer de plus qu'un traducteur; l'écrivain original ne s'y montre pas encore: c'est que le style est une chose longue à venir; c'est que, dans cet art de la comédie surtout, il y a certains secrets du métier que rien ne remplace, qu'il faut apprendre à toute force. Ce métier-là, Le Sage l'apprit comme on apprend toutes choses, à ses dépens. De simple traducteur qu'il était, il se fit arrangeur de comédies, et en 1702 (le XVIIIe siècle commençait, mais d'une façon timide, et nul ne pouvait prévoir ce qu'il allait devenir) Le Sage fit représenter au Théâtre-Français une comédie en cinq actes, intitulée le Point d'honneur. Ce n'était là qu'une imitation de l'espagnol : l'imitation eut peu de succès, et Le Sage ne comprit pas cette leçon du public; il ne comprit pas que

quelque chose disait tout bas à ce parterre si réservé, qu'il y avait dans ce traducteur un poëte original. Pour prendre sa revanche, que fit Le Sage? Il tomba dans une faute plus grande encore: il se mit à traduire, le croirez-vous? la suite du Don Quicholte, comme si Don Quichotte pouvait avoir une suite, comme si personne au monde, pas même Cervantes lui-même, avait le droit d'ajouter un chapitre à cette fameuse histoire! Et véritablement il est bien étrange qu'avec son goût si sûr, sa raison si correcte, Le Sage ait jamais pensé à cette malencontreuse suite. Aussi bien, cette fois encore, cette nouvelle tentative n'eut aucun succès; le public parisien, qui est un grand juge, quoi qu'on en dise, fut plus juste pour le véritable Don Quichotte que Le Sage lui-même; c'était donc encore une fois à recommencer. Lui, cependant, tenta encore une fois cette route nouvelle, qui ne pouvait le mener à rien de bon. Il revint à la charge, toujours avec une comédie espagnole, Don César Ursin, imitée de Calderon. La pièce fut jouée, pour la première fois, à Versailles, et applaudie à outrance à la cour, qui se trompait presqu'aussi souvent que la ville. Cette fois, Le Sage crut enfin que la bataille était gagnée. Vain espoir! c'était encore une bataille perdue, car, rapportée de Versailles à Paris, la comédie de Don César Ursin fut sifflée à outrance par le parterre parisien, qui brisa ainsi sans pitié les éloges de la cour et la première victoire de l'auteur. Alors il fallut bien se rendre à l'évidence. Averti par ces rudes enseignements, Le Sage comprit enfin qu'il ne lui était pas permis, à lui moins qu'à tout autre, d'être un plagiaire; que l'originalité était une des grandes causes du succès, et qu'à s'en tenir sans fin et sans cesse dans cette imitation banale des poëtes espagnols, il était un poëte perdu.

Aussitôt donc le voilà qui se met à être à son tour un poëte original. Cette fois, il ne copie plus, il invente; il arrange sa fable à son gré, sans se mettre plus longtemps à l'abri de la fantasmagorie espagnole. Avec l'idée originale, lui vient le style original; il rencontre enfin ce merveilleux et impérissable dialogue que l'on peut comparer au dialogue de Molière, non pas pour le naturel peut-être, mais, sans contredit, pour la grâce et l'élégance;

il trouva en même temps, et à sa grande joie, à présent qu'il était lui-même, qu'il ne marchait plus à la suite de personne, il trouva que le métier était devenu bien plus facile; cette fois, il était à l'aise dans cette fable qu'il disposait à son gré; il respirait librement dans cet espace qu'il s'était ouvert; rien ne gênait son allure, non plus que sa fantaisie poétique. A la bonne heure! le voilà enfin le suprême modérateur de son œuvre, le voilà tel que le voulait le parterre, tel que nous l'espérions tous.

Cette heureuse comédie, qui est, sans nul doute, la première œuvre de Le Sage, a pour titre Crispin rival de son maître. Quand il l'eut achevée, Le Sage, reconnaissant de l'accueil que la cour avait fait à Don César Ursin, voulut aussi que la cour eùt les prémices de Crispin rival de son maître il se souvenait avec tant de bonheur que les premiers applaudissements qu'il reçut étaient partis de Versailles! Le voilà donc qui produit sa comédie à la cour. Mais, hélas! cette fois, l'opinion de la cour était changée; sans égard pour les applaudissements de Versailles, le parterre de Paris avait sifflé Don César Ursin; Versailles à son tour, et comme pour prendre sa revanche, siffla Crispin rival de son maître. Avouez que, pour un esprit moins fort, il y avait de quoi se troubler à tout jamais, et ne plus rien comprendre ni au succès ni à la chute de ses œuvres. Heureusement, Le Sage en appela du public de Versailles au parterre de Paris, et autant Crispin rival de son maître avait été sifflé à Versailles, autant cette charmante comédie fut applaudie à Paris. Cette fois, ce n'était pas seulement pour donner un démenti à la cour, que la ville applaudissait; Paris avait retrouvé, en effet, dans cette comédie nouvelle, toutes les qualités de la comédie véritable, l'esprit, la grâce, l'ironie facile, la plaisanterie inépuisable, beaucoup de franchise, beaucoup de malice et aussi un peu d'amour.

Quant à ceux qui voudraient tourner en accusations les sifflets de Versailles, ceux-là doivent se souvenir que plus d'un chef-d'œuvre, sifflé à Paris, s'est relevé par le suffrage de Versailles : les Plaideurs de Racine, par exemple, que la cour a renvoyés au poëte avec des applaudissements merveilleux, avec les grands rires de Louis XIV,

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