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ouvrage d'Abbadie eft un peu foible, & il dût plus à fon titre, qu'à la manière dont ce titre eft rempli, le fuccès qu'il eut dans fon temps. Alors il paroiffoit un autre Traité de Morale, qui, par la manière fingulière de fa compofition, enlevoit tous les fuffrages: c'étoient les caractères ou les mœurs de ce fiècle, par M. de la Bruyère.

Cet homme d'efprit ayant traduit du Grec les caractères des Athéniens, par Théophrafte, joignit à fa traduction ceux des François. Tout le monde fut enchanté de la fimplicité de Théophrafte & de l'énergie de la Bruyère. On remarqua dans le livre de celui-ci une force & une jufteffe d'expreffion jufques-là inconnues; & ce qui fit fur-tout grand plaifir aux Moraliftes, c'eft qu'il faifit admirablement le ridicule des hommes, & qu'il les développe avec beaucoup de vérité.

Perfuadé que l'étude de la fageffe a moins d'étendue que celle qu'on feroit des fots & des impertinens, il veut que tout homme raifonnable s'attache à cette dernière étude ; & pour lui en faciliter les moyens, il peint dans fon livre les originaux de toutes les espèces. Sans s'affujétir à aucun ordre, il fait le portrait des femmes, celui du cœur humain, celui des Grands, celui du Souverain, celui de l'homme celui de la Cour, de la ville, &c. Il met fouvent dans fes tableaux, les Effais de Montagne, la Sageffe de Charron & les Penfées de Pafcal à contribution; c'est-à-dire, qu'il emprunte beaucoup des vérités qui font répandues dans ces ouvrages; mais il a cet avantage par

ticulier de rendre très heureufement leurs

penfées & les fiennes propres.

Il y a dans cet ouvrage une maxime bien vraie, quoique bien affligeante pour chaque particulier; c'eft que, quelqu'élevés que nous foyons dans le monde, & quelque mérite que nous puiffions avoir, on ne s'apperçoit pas de notre existence lorfque nous mourons, & il fe trouve un nombre infini de perfonnes pour nous remplacer. Ainfi, le fage guérit de l'ambition par l'ambition même : il méprife trésors, poftes, fortune, faveurs, & ne voit rien dans de fifoibles avantages qui foit affez folide pour remplir fon cœur. Le feul bien capable de le tenter, eft cette forte de gloire qui naît de la vertu toute pure; & fe payant par fes mains de l'application qu'il a à fon devoir, il laiffe à la postérité l'image de fa vie.

Le grand fuccès qu'eut cet ouvrage fit beaucoup d'admirateurs. Tous ceux qui écrivirent fur la Morale devinrent les finges de la Bruyère. On copia & fa manière de moralifer, & let ton peu naturel de fon ftyle. Le public fut accablé de mauvais livres, intitulés les caractères, les mœurs, &c. & on en a vu beaucoup. de pareils de nos jours, un peu moins mauvais à la vérité que les autres.

Cependant, quoique dans tous ces écrits on fit l'éloge de la vertu, la queftion de la Rochefoucault reftoit toujours indécife: favoir s'il y a une vertu pure, fans intérêt; ou fi cer intérêt & la gloire font le mobile des actions humaines, comme le prétendoit ce Moralifte, ainfi qu'on l'a vu ci-devant. C'étoit ce qu'il

falloit décider, pour prefcrire des préceptes folides de fageffe.

Un Anglois entreprit cette tâche; & après avoir. examiné la chofe avec cet efprit de réflexion & de profondeur qui caractérise les Philofophes de la Grande-Bretagne, il soutint que la vertu eft la pratique des actions moralement bonnes, fans la vue d'aucun intérêt : de forte que la récompenfe de la vertu doit être de même ordre que la vertu même, à laquelle on ne peut rien ajouter. Cet Anglois eft l'illuftre Comte de Shaftesbury. L'effence de la vertu confifte, dit-il, dans une affection pour les objets intellectuels & moraux de la juftice. Ainfi, on accroît & on fortifie le penchant à la vertu en nourriffant le fentiment de la juf tice & en lui foumettant toute autre affection. Par exemple, aimer Dieu feulement comme la caufe de fon bonheur particulier, c'eft avoir pour lui l'affection du méchant, qui n'eft conduit que par la crainte des peines ou l'espoir des récompenfes. En général, plus le dévouement à l'intérêt particulier occupe de place dans le cœur, moins il en laiffe à l'amour du bien général. Enfin, pour qu'il y ait un mérite réel à faire une bonne action, pour qu'on foit véritablement vertueux, il faut que cette action n'ait aucun motif d'intérêt ou de gloire.

Tel eft le fyftême de Morale du Comte de Shaftesbury. Mais dépend-il de nous de préférer le bien au mal fans un motif qui nous y détermine? C'eft un doute fingulier, que forma un Philofophe nommé Collins, contemporain de Shaftesbury. Pour favoir à quoi s'en tenir, il re

chercha en quoi confifte la liberté de l'homme c'est-à-dire, le pouvoir que l'homme a de faire en tout temps des chofes oppofées ou indifférentes; & après avoir reconnu que toutes fes actions ont un commencement, que ce qui a un commencement doit avoir une caufe, & que toute caufe eft néceffaire, il conclut que cette liberté, telle que je viens de la définir eft une liberté impoffible. Donc l'homme eft un agent néceffaire, & non libre.

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Voilà une terrible conféquence. Sans en paroître effrayé, Collins prouve ainfi fon opinion. Si l'homme, dit-il, n'agiffoit pas néceffairement, il n'auroit aucune idée du bien moral & de la vertu, ni aucun motif pour s'y attacher. S'il pouvoir choisir la douleur comme douleur, & éviter le plaifir comme tel, les récompenfes & les châtimens ne fauroient lui fournir des motifs pour faire une action ou pour s'en abftenir. Mais fi au contraire l'espérance du plaifir & de la douleur agit néceffairement fur l'homme, & qu'il lui foit impoffible de ne pas choifir ce qui lui paroît bon, & de ne pas éviter ce qui lui femble mauvais les châtimens & les récompenfes font des chofes néceflaires.

Cela étant, puifque les hommes font des agens néceffaires, n'eft-il pas injufte de les punir pour des chofes qu'ils ont été forcés de faire ? A cela Collins répond que les loix, conformément à la juftice, ne regardent que la volonté, & que c'eft la crainte de la douleur & l'efpérance du plaifir que promettent ces loix, qui a dû former la volonté; de forte

que

toutes nos actions dépendent, felon lui, de cette volonté, laquelle dépend elle-même des fenfations & des perceptions des idées qui font involontaires. Ainfi Phomme pouvant faire ce qu'il veut, il doit répondre de ses actions, & mériter ou démériter; & c'est en cela que confifte fa liberté.

y auroit bien des chofes à dire fur tout cela; mais fans entrer dans un plus grand détail, il fuffit que, dans quelqu'hypothèse que ce foit, l'homme connoît le bien & le mal, & par-là il peut devenir ou meilleur ou plus méchant, vertueux ou vicieux, & enfin heureux ou malheureux."

C'en eft affez pour que les travaux des Moraliftes puiffent contribuer à la félicité des hom-. mes. Perfuadés de cette vérité, ils n'ont ceffé de leur prêcher l'amour de la fageffe; & parmi le grand nombre d'ouvrages qui ont été publiés dans cette vue, je me bornerai à l'analyse de deux livres originaux, par laquelle je terminerai cette hiftoire de la Morale.

L'un eft intitulé: Confidérations fur les mœurs de ce fiècle, par M. Duclos. Le premier principe que l'Auteur établit, eft que les hommes font capables du bien & du mal, & à ce sujet il blâme tous les traités de Morale où l'on commence par fuppofer que l'homme n'est qu'un compofé de misère & de corruption, & qu'il ne peut rien produire d'eftimable. Ce fyftême, dit-il, eft auffi faux que dangereux. Il convient bien que les hommes font pleins d'amour propre, & attachés à leur intérêt; mais il prétend que cette gloire & cet intérêt ne se trouvent

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