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n'a point vu le jour. "C'eft dom- " mage, dit-il, que M. de Tourreil " ne faffe pas un meilleur ufage de " fes talents. Il n'a que trop que trop de gé- “ nie. Il ne manque ni de fécondi- " té, ni de feu, ni d'élévation, ni “ de force. Mais il ne fait point “ s'aider de tout cela. Son efprit " l'entraîne & l'emporte. Rien de " suivi, ni de réglé dans tout ce qu'il fait. Son ftyle va toujours" par fauts, & par bonds. Ce n'est “ qu'impétuofité, que faillie. Il a " l'enthoufiafme de ces Prêtreffes " qui rendoient autrefois les oracles: il en a fouvent l'obfcurité. " Le privilége d'entendre M. de “ Tourreil n'eft pas donné à tout " le monde. En beaucoup d'en- " droits on doute qu'il s'entende " lui-même. Il quitte le fens pour les mots, & le folide pour le bril- « lant. Il aime les épithètes qui empliffent la bouche, les phrafes " fynonymes qui difent trois ou "

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,, quatre fois la même chofe en ter ,, mes différents, les expreffions fingulieres, les figures outrées, ,, & généralement tous ces excès, ,, qui font les écœuils des écrivains médiocres. Il ignore fur-tout la naïveté du langage: de forte que s'il eft vrai, comme tous nos ,, maîtres l'enseignent, qu'elle foit ,, une des premieres perfections, & ,, un des plus grands charmes de l'Eloquence, jamais Orateur n'a été moins parfait, & n'a dû (7) être moins imité, que M. de Tourreil.

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Voilà le jugement d'un Savant, mais d'un Savant qui étoit homme

(7) On lit dans l'Hiftoire de l'Académie Françoife, édition in -4°. Tom. II. pag. 105.

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Un jour que Racine étoit à Auteuil chez moi (c'eft Defpréaux qui parle ) Tourreil y vint & nous confulta fur un endroit qu'il avoit traduit de cinq ou fix façons, toutes moins naturelles, & plus guindées les unes que les autres. Ah le bourreau! il fera tant qu'il donnera de l'efprit à Démosthène, me dit Racine tout bas. Ce qu'on appelle efprit en ce fens-là, c'est précifément l'or du bon fens converti en clinquant.

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pas

de goût, & qui ne connoiffoit moins bien le gracieux & l'aimable, que le folide & le vrai des Anciens. Car les Anciens, encore une fois, font nos maîtres; & quand nous croirions valoir mieux qu'eux à d'autres égards, du moins est-il certain qu'en matiere d'Eloquence nous leur cédons.

Pour lire leurs harangues avec plus de plaifir, & même avec plus de fruit, fouvenons-nous de ce qu'enfeigne Denys (8) d'Halicarnaffe, que l'Elocution d'un Orateur eft intimement liée avec fon Action, & qu'il faut par conféquent examiner, non feulement de quelle maniere fa phrase eft conçue, mais auffi de quel ton elle a du être prononcée. Peu s'en faut, dit-il que Démosthène, quand vous le lifez, ne vous crie à haute “ voix : Prenez ici un ton familier, "

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(8) Περὶ Δημοσθένες δεινότητα. Edition de Francfort, 1586. Tome II. p. 196.

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là un ton d'autorité; ici foyez " vif & rapide, là modérez-vous; 9, ici faites une pause, là ne laiffez », point fentir qu'on paffe d'une ,, idée à une autre ; prenez ici le ton du mépris, là celui de la ,, pitié ; ici témoignez de l'effroi, là de l'indignation. Que fi quelqu'un eft fans entrailles, infenfible, ftupide, moins homme que rocher : qu'il fache, conclut Denys d'Halicarnaffe, que Démofthène n'eft pas fait pour lui.

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On peut, au refte, fur les Philippiques feules de Démosthène juger de fon mérite. Mais qui ne connoîtroit de Cicéron que fes Catilinaires, feroit bien éloigné de le connoître parfaitement. Quoiqu'elles lui faffent honneur, il faut convenir que ce n'eft pourtant pas où les richeffes de cet admirable génie font étalées avec le plus de profufion. Une affaire auffi vive, & qui devoit être auffi brufque

ment menée

que celle de Catilina, ne permettoit pas de ces longs dif cours, où l'Eloquence peut le déployer à fon gré, fans pécher contre la prudence, qui est toujours la premiere loi. Pour trouver Cicéron tout entier, il faut le chercher dans fes Verrines, dans fes Oraifons pour Cluentius, pour Mu réna, pour Milon, pour Célius, J'allois en nommer d'autres, & peut-être les nommer toutes; car il n'y en a point qui n'ait des grâces particulieres, amenées par fujet, ou par les circonftances; & file fouverain mérite d'un Orateur eft d'exceller tout à la fois dans tous les genres, Cicéron n'a point à craindre de rivaux.

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Que n'avons-nous la traduction qu'il avoit faite de l'Oraison pour Ctéfiphon! Rien, fans doute, ne pourroit mieux nous faire voir fi la langue Latine avoit de plus grandes reffources que la nôtre

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