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Cet ouvrage eut un succès prodigieux, et l'on aperçut alors dans LE SAGE un homine qui avait plus que de l'esprit. Mais la haute opinion qu'on avait conçue de lui s'accrut encore lorsqu'il fit paraître son Gil Blas, qui est le modèle du genre, et qui mit le sceau à sa réputation.

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C'est dans cet excellent roman que l'imitation vraie de la nature, qui seule a du charme aux yeux des êtres raisonnables, fut portée à un degré que l'on n'atteindra peut-être jamais. Toutes les aventures de ce livre rentrent dans la sphère des événements de la vie; l'homme y est pris dans toutes les conditions, et l'auteur a su descendre avec un art admirable jusque dans les plus profonds replis de son cœur et le mettre à nu, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Quelle étonnante variété dans les caractères, quelle finesse et quelle naïveté à-la-fois dans l'observation des vices et des ridicules! quelle verve et quelle éloquence dans le style! Après avoir lu Gil Blas, on se dit que LE SAGE est pour le roman ce que MOLIÈRE est pour la comédie. Tous les deux produisent la même illusion, parce que tous les deux ont écrit sous la dictée de la nature et de la vérité. Plusieurs écrivains célèbres ont mis Gil Blas au-dessus de Don Quichotte; et cette opinion paraît juste lorsqu'on vient à remarquer que Cervantes n'a peint, d'une manière supérieure à la vérité, qu'un ridicule particulier à la nation espagnole, et qui n'existe plus, tandis que LE SAGE a écrit pour tous les lieux, pour tous les temps, et a retracé des événements et des mœurs qui se retrouveront toujours. Chez toutes les

nations européennes, cet ouvrage a obtenu le plus grand succès, Les anglais, qui se connaissent en romans, en font la plus grande estime. On a sans doute lieu d'être étonné, lorsqu'en parlant de LE SAGE et de son Gil Blas, VOLTAIRE s'est borné à dire : « Ce › roman est demeuré, parce qu'il y a du naturel. › Il est entièrement pris du roman espagnol inti» tulé: La Viedad de lo escudiero dom Marcos › d'Obrego. (1) » On conviendra que c'est traiter beaucoup trop cavalièrement un homme qui est le premier dans son genre, et qui honore la France; d'ailleurs, il est contraire à la vérité de prétendre que Gil Blas est entièrement pris du roman espagnol. LE SAGE n'a fait qu'imiter; il a modifié, embelli l'original de manière à en faire un ouvrage totalement neuf; et il a bien moins dû à la vie de dom Marcos d'Obrego que VOLTAIRE n'a dû à l'OEdipe de Sophocle.

LE SAGE est auteur de plusieurs autres romans, parmi lesquels on remarque Gasman d'Alfarache et le Bachelier de Salamanque, qui, sans valoir le Diable Boiteux et surtout Gil Blas, sont cependant remplis d'intérêt, de finesse et de gaîté. Les nouvelles aventures de don Quichotte, et Estevanille, productions de la vieillesse de l'auteur, ne sont point dignes de sa réputation. On sent en les lisant qu'il était parvenu à ce terme où tout écrivain qui ne veut pas se mettre au-dessous de lui-même, doit déposer sa plume.

La belle comédie de Turcaret, dans laquelle Le

(1) Siècle de Louis XIV, tome 1, article Saex (le).

SAGE, avec cette vérité de couleur qui est le propre de son talent, a peint l'insolence des parvenus, ajoute encore à sa gloire. Il a signalé dans cette pièce tous les vices de l'homme corrompu par les richesses, toutes les ruses que la coquetterie emploie pour le– ver des tributs sur l'opulence imbécille, avec ce vis comica qu'avant lui MOLIÈRE avait seul possédé.

LE SAGE n'était pas seulement un homme de génie, mais il était encore un homme aimable, simple, modeste, et de mœurs très-pures. Il s'était marié par amour avec une femme qui lui donna plusieurs enfants et le rendit très-heureux. Son esprit, aussi profond qu'agréable, sa figure, aussi intéressante qu'expressive, ses succès littéraires, auraient pu le mener à une grande fortune s'il avait eu dans le caractère moins de dignité, de noblesse et d'indépendance. Nous citerons ici une anecdote qui prouvera jusqu'à quel point il était étranger à la flatterie et fuyait la protection des grands. De son temps, il était de mode que les gens de qualité tinssent chez eux un bureau d'esprit : madame la princesse de Bouillon fit prier LE SAGE de lui donner lecture dans son hôtel de la comédie de Turcaret. Le jour fut pris: la lecture devait se faire à midi; mais LE SAGE n'arriva qu'une heure plus tard, parce qu'il avait été obligé d'assister au jugement d'un procès d'où dépendait une partie de sa fortune, et qu'il avait eu le malheur de perdre: il fit ses excuses, raconta sa disgrâce. On le reçut avec hauteur: on alla même jusqu'à lui dire qu'il était d'une extrême indécence qu'il eût fait attendre si longtemps.... < Madame, dit LE SAGE

» (en ne laissant point continuer cette leçon), je >> vous ai fait perdre une heure, vous allez la rega> gner; car, avec tout le respect que je vous dois, > je vous jure que je n'aurai pas l'honneur de vous > lire ma comédie. » Il salua profondément, retira de suite, et ce fut en vain qu'on essaya de le

se

ramener.

Dans un âge déjà très-avancé, la perte de l'un de ses fils, qui lui causa beaucoup de chagrin, l'engagea à quitter Paris, et à se retirer avec son épouse chez le second de ses enfants, qui était chanoine à Boulogne-sur-Mer. Il vécut plusieurs années dans cette ville, où l'on voit encore la petite maison qu'il habitait. Plusieurs amis des lettres ont souvent émis le vœu qu'on plaçât au-dessus de la porte de cette maison une simple inscription qui rappelât aux étrangers qu'elle fut la demeure de l'auteur de Gil Blas. C'est dans cette retraite qu'il mourut, le 17 novembre 1747.

Le Boulonnais était alors commandé par M. le comte de Tressan, dont les ouvrages et les vertus sont connus de tout le monde. Cet officier-général assista avec tous ceux qui étaient sous ses ordres à l'enterrement de LE SAGE, et rendit un hommage public aux cendres d'un auteur que la France compte au nombre ses meilleurs écrivains.

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