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porta. plufieurs paroles de part & d'autre ; & comme la négociation tiroir en longueur, faint Bernard cut re- AN. 1135. cours à des armes plus puiffantes, & s'approcha de l'autel pour offrir le faint facrifice. Ceux qui pouvoient y aflifter, c'est-à-dire les catholiques, entrèrent dans l'églife: le duc, comme étant d'une autre communion, attendoit à la porte.

La confécration étant faite & la paix donnée au peuple, Bernard, pouffé d'un mouvement plus qu'humain, mit le corps de Notre-Seigneur fur la patène, le prit avec lui, & ayant le vifage enflammé & les yeux étincelans, il fortit dehors non plus en fuppliant, mais en menaçant; & adressa au duc ces paroles terribles: nous vous avons prié, & vous nous avez méprifé. Voici le Fils de la Vierge qui vient à vous, le chef & le Seigneur de l'églife que vous perfécutez: voici votre juge, au nom duquel tout genou fléchit au ciel, fur la terre & aux enfers: votre juge, entre les mains duquel votre ame viendra. Le méprifez-vous aussi, comme vous avez méprifé fes ferviteurs? A ces mots tous les affiftans fondoient en larmes, & priant avec ferveur attendoient l'événement de cette action, dans l'efpérance de voir quelque coup du ciel. Le duz voyant l'abbé s'avancer transporté de zèle, & portant à fes mains le corps de Notre-Seigneur, fut épouvanté ; & tremblant de tout fon corps, il tomba à terre comme hors de lui. Ses gentilshommes l'ayant relevé, il retomba fur le vifage. Il ne parloit à perfonne, ne regardoit perfonne : fa falive couloit fur fa barbe, il jetoit de profonds foupirs & fembloit frappé d'épilepfie.

Alors le ferviteur de Dieu s'approcha plus près de lui, & le pouffant du pied, lui commanda de fe lever, de fe tenir debout & d'écouter le jugement de Dieu. Voilà, dit il, l'évêque de Poitiers que vous avez chaffé de fon églife. Allez vous réconcilier avec lui, donnez-lui le baiser de paix & le ramenez vous-même à fon fiége: rétabliffez l'union dans tout votre état, & vous foumettez au pape Innocent comme fait toute l'églife. Le duc n'ofa rien répondre, mais il alla auffitôt au-devant de l'évêque, le reçut au baifer de paix; & de la même main dont il l'avoit chaffé de fon fiège, l'y ramena, avec joie de toute la ville. L'abbé, parlant enfuite au duc plus familièrement & plus doucement, l'avertit en père de ne plus fe porter à de telles entreprifes, ne plus irriter

1. 38.

AN. 1135.

11. 39.

la patience de Dieu par de tels crimes, & ne violer en rien la paix qui venoit d'être faite.

Ainfi la paix étant rendue à toute l'église d'Aquitaine, Gerard feul perfévéroit dans le mal: mais la colère de Dieu éclata bientôt fur lui. On le trouva mort dans fon lit, le. corps exceffivement enflé ; & il périt ainfi fans confeffion & fans viatique. Ses neveux l'enterrèrent dans une églife; d'où enfuite l'évêque de Chartres le fit tirer & jeter ailleurs. On chaffa auffi de l'église de Poitiers fes neveux qu'il y avoit élevés aux dignités, on chaffa toute fa famille ; & ils allèrent porter leurs plaintes inutiles dans les pays étrangers..

Bern. 1V.

8. 14.

L'évêque de Chartres, Geoffroi, donna des preuves confid. c. 5. fingulières de fon défintéreffement en ce voyage; & pendant tout le temps de fa légation, qui dura plufieurs années. Il vécut toujours à fes dépens; & un prêtre lui ayant un jour présenté un éturgeon, il ne voulut l'accepter qu'à la charge d'en rendre le prix, que le prêtre reçut malgré lui & en rougiffant. Geoffroi étant dans une ville, la dame du lieu lui offrit par dévotion un effuie-main, avec deux ou trois affiettes fort belles, mais qui n'étoient que de bois. L'évêque les regarda quelque temps, & les loua; mais on ne put lui perfuader de les prendre.

XXXI.

Saint Bernard retourna à Clairvaux rempli de joie ; & fe Sermons de trouvant alors un peu de repos & de loifir, il prit d'autres

S. Bernard

que.
11. 40.

Mabill.praf.
in tom. 4. S.
Bern.

fur le Canti- occupations; & fe retirant feul dans une petite loge couverte de feuillages de pois, il réfolut de s'employer à la méditation des chofes divines. Le premier fujet qui se préfenta à lui, fut le cantique des cantiques, qui ne refpire que l'amour céleste & les délices des noces fpirituelles; & fes méditations fur ce livre divin produifirent les fermons qu'il en fit à fes confrères ; & qu'il commença pendant l'Avent de cette année 1135. Il les continua l'année fuivante, & parloit fouvent plufieurs jours de fuite; mais il étoit fouvent interrompu par les affaires & par les vifites, qui l'obligeoient même à finir plutôt qu'il ne vouloit. Il prononçoit quelquefois fes fermons fur le champ : les novices y affiftoient, mais non les frères convers; & il marque fouvent que fes auditeurs étoient inftruits des faintes écritures. L'heure de fés fermons étoit, ou le matin avant la meffe & le travail manuel, ou le foir. Saint Bernard fit ainfi les vingt-trois premiers pendant l'année 1136,& la fuite jufques à fon troisième voyage

'Italie. Voici comme il commence le premier. Il vous faut dire, mes frères, d'autres chofes qu'aux gens du fiècle, ou du moins d'une autre manière; ils ont befoin de lait, felon l'apôtre, & vous de viande folide. Il marque enfuite qu'ils font fuffisamment inftruits des deux autres livres de Salomon, les proverbes & l'eccléfiafte.

153.

epift. 154.

Bernard, chartreux de la maifon des Portes près de Bel- Bern. epift. lai, avoit demandé au faint abbé quelque ouvrage fpirituel; & il s'en défendoit depuis long-temps, craignant de ne pou voir rien faire qui fut digne de ce pieux folitaire. Enfin il lui promit les premiers de fes fermons fur le cantique, quoiqu'il ne les eût pas encore rendus publics : & il les lui envoya quelque temps après, le priant, quand il les auroit lus, de lui mander s'il devoit continuer. Le pape Innocent, connoiffant le mérite de Bernard des Portes, le choifit pour un évêché de Lombardie : mais faint Bernard écrivit au pape pour l'en détourner; non qu'il ne jugeât ce char- epift. 155. treux très-digne de l'épifcopat, mais à caufe de l'infolence & de l'inquiétude des Lombards. Que fera, dit-il, ce jeune homme d'une fanté affoiblie & accoutumé au repos de la folitude, chez un peuple barbare, tumultueux & orageux ? Comment accorder tant de fainteté & tant de corruption, tant de fimplicité & tant de fourberie? Réservez-le, je vous prie, pour un lieu plus convenable & pour un peuple qu'il puiffe gouverner plus utilement. Le confeil de faint Bernard fut fuivi ; & Bernard des Portes fut pourvu de l'évêché de Bellai, qu'il quitta après quelques années, & revint à sa Chartreufe.

c. I.

Ce fut vers le même temps & avant l'an 1136, que faint XXXII. Bernard écrivit fon exhortation aux Templiers, à la prière Exhortation de Hugues leur premier maître; mais depuis que cet ordre aux Templiers. fe fut confidérablement étendu. C'eft, dit faint Bernard, un Opufc. VL nouveau genre de milice inconnu aux fiècles précédens, où l'on joint les deux combats, contre les ennemis corporels, & contre les fpirituels. Il n'eft pas rare de voir de braves guerriers; le monde eft plein de moines; mais il eft merveilleux d'avoir allié l'une & l'autre profeffion. Il dit enfuite que perfonne ne peut aller au combat avec plus de confiance que ceux qui font affurés de remporter la victoire, ou le martyre, en mourant pour la caufe de Dieu. Il marque que dans les combats ordinaires on met fon ame en péril, fi la caufe de la guerre n'eft jufte & l'intention droite dans le

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guerrier; & il n'approuve pas même la victoire de celui qui tue pour fauver fa vie. Mais il foutient que la guerre contre les infidelles eft agréable à Dieu; ajoutant toutefois : il ne faudroit pas tuer les païens mêmes, fi on pouvoit les empêcher par quelque autre moyen de trop infulter aux fidelles, ou de les opprimer.

Il décrit ainfi la vie des chevaliers du Temple. Ils obéiffent parfaitement à leur fupérieur, ils évitent toute fuperfluité dans la nourriture & le vêtement. Ils vivent en commun dans une fociété agréable, mais frugale; fans femmes ni enfans; fans poffèder rien en propre pas même leur volonté. Ils ne font jamais oififs, ni répandus au dehors par curiofité: mais quand ils ne marchent point à la guerre, ce qui eft rare, ils raccommodent leurs armes, ou leurs habits, ou les mettent en ordre, ou font enfin ce que le maître leur ordonne. Une parole infolente, un ris immodéré, le moindre murmure, ne demeure point fans correction. Ils déteftent les échecs, les dez, la chaffe, & la fauconnerie; ils rejettent avec horreur les bouffons, les charlatans, les chansons ridicules & les spectacles. Ils coupent leurs cheveux, fe baignent rarement, font pour l'ordinaire négligés, couverts de pouffière & brûlés du foleil. A l'approche du combat ils s'arment de foi au-dedans & de fer au-dehors, fans ornement fur eux, ni fur leurs chevaux : ils fe préparent à l'action avec toute forte de foin & de prévoyance; mais quand il eft temps, ils chargent vigoureusement l'ennemi, fans craindre le nomBre ni la fureur des barbares, fe confiant non en leurs forces, mais en la puiffance du Dieu des armées. Ainfi ils joignent ensemble la douceur des moines & la valeur des foldats. Et eufuite: ce qui fe paffe à Jérufalem excite tous les peuples à y prendre part; & ce qu'il y a de plus confolant, c'est que la plupart de ceux qui s'enrôlent à cette fainte milice, étant des fcélérats, des impies, des raviffeurs, des facriléges, des homicides, des parjures, des adultères. Ainfi leur converfion produit deux biens, d'en délivrer leur pays, & de fecourir la terre fainte. C'est ainsi que JESUS-CHRIST fe venge de fes ennemis en triomphant d'eux, & fe fervant d'eux enfuite pour triompher des autres.

XXXIII.

Penitence de En ce temps-là un gentilhomme de Languedoc donna un Pons de La- exemple mémorable de pénitence. Il fe nommoit Pons, fei

1.22.

gneur de Laraze, château imprenable dans le diocèfe de Narrat, 1. 3. Lodeve: il étoit diftingué par fa nobleffe, fes richeffes, fon Mifcel. Bal. eiprit, fa valeur; mais n'ayant pour règle de fa conduite P 203. que fes paffions, il étoit incommode à plufieurs de fes voifins. Il furprenoit les uns par fes difcours artificieux, il forçoit les autres par les armes, & dépouilloit de leurs biens. tous ceux qu'il pouvoit, n'étant occupé jour & nuit que de brigandages. C'étoit fon vice dominant entre plufieurs autres. A la fin étant touché de Dieu, il rentra en lui-même, & après y avoir bien pensé, il résolut de quitter le monde, & paffer le refte de fa vie en pénitence. Il en fit confidence à fa femme, la priant inftamment d'en faire de même, & la dame dont le cœur étoit auffi noble que la naissance, y confentit volontiers. Seulement elle le pria de pourvoir à leurs enfans; car ils avoient un fils & une fille. Il le fit, & mit la mère & la fille au monastère de Drinone avec une grande partie de fon bien, & fon fils à S. Sauveur de Lodeve.

Ses voisins & fes amis, furpris de fa conduite, l'étant venus trouver pour en apprendre le motif & quel étoit fon deffein, il ne leur diffimula rien : & profitant de l'occafion, comme il étoit éloquent, bien que fans lettres, il leur parla fi fortement du mépris du monde & des avantages de la pénitence, que quelques-uns en furent touchés; & fix fe joignirent à lui, promettant de ne s'en féparer ni à la vie ni à la mort. Pons de Laraze, ainfi affermi dans fa réfolution, fit publier qu'il mettoit en vente tous fes biens. Il y vint des acheteurs de toutes fortes, gentilshommes, payfans, clercs & laïques, & quand ils eurent employé tout leur argent, comme il reftoit encore bien des chofes à vendre, Pons déclara qu'il prendroit en paiement toutes fortes de beftiaux & de fruits, dont les hommes fe nourriffent; ainfi il en amassa une grande quantité. Son deffein étoit de les donner aux pauvres; mais il comprit qu'il falloit commencer par faire reftitution. Il envoya donc publier par tous les marchés & toutes les églifes de la province, que tous ceux à qui Pons de Laraze devoit quelque chofe, ou avoit fait quelque tort, fe trouvaffent au village de Pegueroles le lundi de la femaine fainte, ou les deux jours fuivans, & que chacun y feroit fatisfait.

Le dimanche des Rameaux, à Lodeve, après la proceffion &

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