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cuisinier ciez son maître Achmet Talem, et bientôt ses manières prévenantes, son enjouement, et sa bonne mine, le firent aimer des femmes de cet Algérien. Mais Achmet Talem, homme cruel et jaloux, ayant découvert ses intrigues, le livra à la justice pour être puni selon la rigueur des lois, qui ordonnent qu'un chrétien trouvé en flagrant délit avec une mahometano expie son crime par le feu, ou se fasse mabomélan. Le consul de la nation françoise, qui avoit reçu depuis peu de jours une somme considérable pour racheter Regnard, ayant appris le malheur qui lui étoit arrivé, interposa son autorité, et alla trouver Achmet Talem, qui d'abord ne voulut rien écouter. Mais le consul, ne se rebutant

pas,

lui représenta que rien n'étoit plus trompeur que

les

apparences; que, quand même la chose seroit vraie, il y auroit peu de gloire à lui de faire périr son esclave; que d'ailleurs, en le perdant, il perdoit une somme considérable qu'il avoit à lui donner pour - sa rançon. Cette dernière raison fut plus forte que les autres : Achmet Talem se laissa gagner; il retira Regnard des mains du divan, en avouant qu'il l'avoit accusé sur un simple soupçon, et que son crime n'étoit confirmé par aucune preuve; et il le remit en liberté, après avoir reçu le prix dont il étoit convenu avec le consul. 1

Voilà comment Regnard raconte ses aventures d’Alger dans son petit roman intitulé, la Provençale, où il ne fait aucune mention de son voyage de Constantinople. On ignore les raisons qui ont pu l'obliger à garder le silence sur son séjour en cette ville : mais voici la vérité du fait. Au bout de quelque temps de séjour à Alger, son maître, Achmet Talem, ayant affaire pour son commerce avec les ministres de la Porte ottomane,

l'emmena avec sa Provençale à Constantinople, où ils essuyèrent pendant plus de deux ans une captivité très rigoureuse.. Enfin, Regnard ayant trouvé le moyen de faire savoir sa triste situation à sa famille, on lui envoya douze mille livres, qui servirent a payer sa rançon, celle de sa Provençale, et celle de son valet-de-chambre, et ils repassèrent tous les trois en France sur un vaisseau françois qui les mena heureusement à Marseille. Regnard, ayant ainsi recouvré sa liberté, revint aussitôt à Paris, portant avec lui la chaîne dont il avoit été chargé pendant son esclavage, et qu'il a toujours conservée avec soin dans son cabinet,

1

Voyez la belle Provençale, tome IV.

pour se rappeler incessamment la mémoire de cette disgrace. Mais il ne fut pas guéri pour cela de sa passion pour les voyages.

En recouvrant sa liberté et celle de sa belle maîtresse, Reynard reçut la nouvelle de la mort de de Prade, qui étoit resté à Alger; de sorte que rien ne s'opposoit plus à son bonheur que les scrupules d'Elvire , qui, par bienséance, demanda quelque temps pour marquer le deuil de son épous. Tout amoureux qu'étoit Reguard, il ne put s'opposer à ce que souhaitoit la belle Provençale; et, pour mettrcordre à ses affaires, il revint à Paris avec Elvire pour attendre cet heureux moment où il devoit être récompensé de toutes les disgraces qu'il avoit éprouvées pour cette belle personne. Mais le sort en décida autrement : ce mari , qui depuis huit mois étoit au rang des morts, reparut tout à coup, compagné de deux religieux mathurins qui l'avoient racheté à Alger, et qui le présentèrent à son épouse. Le retour de de Prade fut célébré par une nouvelle noce. Regnard , pénétré, comme on peut le penser, de cet évènement, ne voulut point être présent à cette cruelle cérémonie : il quitta Paris, pour la troisième fois, dans le dessein de n'y revenir que lorsqu'il seroit guéri de son amour.

ac

a.

Il partit de nouvсau de Paris le 26 avril 1681, et s'en alla en Flandre et en Hollande, puis en Danemarck et en Suède. Étant à la cour de Suède, le roi l'engagea à voir la Laponie , et lui offrit toutes les commodités nécessaires pour y aller. Regnard, à la sollicitation de ce prince, entreprit ce voyage, et partit poưr cette grande entreprise. Il s'embarqua à Stockholm, pour passer à Torno , le mercredi 23 juillet de la même année, avec deux gentilshommes françois, les sieurs de Fercourt et de Corberon. Il parcourut toute la Laponie. 11 arriva à Torno , qui est la dernière ville du monde du côté du nord , située à l'extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville , et dont la source n'est pas éloignée du cap du Nord. Il pénétra jusqu'à la mer Glaciale, et l'on peut dire qu'il ne s'arrêta qu’où la terre lui manqua. Enfin il arriva, le 22 août suivant, à la montagne de Metawara où il fut obligé de terminer sa course; et ce fut au haut de cette montagne qu'il grava sur un rocher, en quatre vers latins, pour lui et ses camarades, cette inscription :

Gallia nos genuit; vidit nos Africa; Gangem Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem;

Casibus et variis acti terrâque marique,
Hîc tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.

DE FERCOURT, DE CORBERON, REGNARD.

Anno 1681, die 22 augusti.

Voici la traduction qu'en donne le voyageur La Motraye (tom. 2, p. 360, édition in-folio, la Haye, 1727). Il la vit en 1718, plus de trente-six ans après le passage des trois voyageurs françois :

« La France nous a donné la naissance; nous avons vu l'Afrique et le Gange, parcouru loute l'Europe : nous avons eu différentes aventures tant par mer que par terre; el nous nous sommes arrêtés en cet endroit, où le monde nous a manqué. »

Après ceite expédition , Regnard revint à Stockholm , et rendit compte au roi de tout ce qu'il avoit vu de remarquable en Laponie,

monirs, de la religion, et des usages singuliers de ses habitants. Il ne demeura que fort peu de temps à Stockholm, il en partit le 3 octobre 1681 : il traversa la mer Baltique, et vink débarquer à Dantzick, d'où il passa en Pologne, de là en Hongrie , et ensuite en Allemagne ; et enfin , après deux ans d'absence, il revint en France le 4 décembre 1683, entièrement

des

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