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« A cette vue je deviens furieux; je mets l'épée à la << main, je cours au malheureux Alvaro, et, persuadé << que c'est un rival odieux que je vais frapper, je perce « cet ami fidèle que j'étais venu chercher. Mais, grâces << au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur << ne lui coûtera point la vie, ni d'éternelles larmes à << dona Théodora.

«

<< -Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites « injure à mon affliction; je ne me consolerai jamais « de vous avoir perdu; quand même j'épouserais << votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs ; << votre amour, votre amitié, vos infortunes, feraient << tout notre entretien. C'en est trop, madame, ré«pliqua don Fadrique; je ne mérite pas que vous me <<< regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en con« jure, que Zarate vous épouse, après qu'il vous << aura vengée d'Alvaro Ponce. Don Alvar n'est « plus, dit la veuve de Cifuentes : le même jour << qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me << prit.

« Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait « plaisir; mon ami en sera plus tôt heureux: suivez <<< sans contrainte votre penchant l'un et l'autre. Je « vois avec joie approcher le moment qui va lever << l'obstacle que votre compassion et sa générosité << mettent à votre commun bonheur. Puissent tous «vos jours couler dans un repos, dans une union que

<«< la jalousie de la fortune n'ose troubler! Adieu, ma«dame, adieu don Juan; souvenez-vous quelque<< fois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aimé « que vous. »

<< Comme la dame et le Tolédan, au lieu de lui répondre, redoublaient leurs pleurs, don Fadrique, qui s'en aperçut et qui se sentait très-mal, poursuivit ainsi : « Je me laisse trop attendrir: déjà la mort « m'environne, et je ne songe pas à supplier la bonté <divine de me pardonner d'avoir moi-même borné le « cours d'une vie dont elle seule devait disposer. >> Après avoir achevé ces paroles, il leva les yeux au ciel avec toutes les apparences d'un véritable repentir, et bientôt l'hémorragie causa une suffocation qui l'emporta.

« Alors don Juan, possédé de son désespoir, porte la main sur sa plaie : il arrache l'appareil; il veut la rendre incurable; mais Francisque et le renégat se jettent sur lui et s'opposent à sa rage. Théodora est effrayée de ce transport : elle se joint au renégat et au Navarrais pour détourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d'un air si touchant, qu'il rentre en luimême ; il souffre que l'on rebande sa plaie, et enfin l'in- · térêt de l'amant calme peu à peu la fureur de l'ami. Mais s'il reprit sa raison, il ne s'en servit que pour prévenir les effets insensés de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment.

« Le renégat, qui, parmi plusieurs choses qu'il emportait en Espagne, avait d'excellent baume d'Arabie et de précieux parfums, embauma le corps de Mendoce, à la prière de la dame et de don Juan, qui témoignèrent qu'ils souhaitaient de lui rendre à Valence les honneurs de la sépulture. Ils ne cessèrent tous deux de gémir et de soupirer pendant toute la naviga tion. Il n'en fut pas de même du reste de l'équipage ; comme le vent était toujours favorable, il ne tarda guère à découvrir les côtes d'Espagne.

« A cette vue, tous les esclaves se livrèrent à la joie, et quand le vaisseau fut heureusement arrivé au port de Dénia, chacun prit son parti. La veuve de Cifuentes et le Tolédan envoyèrent un courrier à Valence, avec des lettres pour le gouverneur et pour la famille de dona Théodora. La nouvelle du retour de cette dame fut reçue de tous ses parents avec beaucoup de joie. Pour don Francisco de Mendoce, il sentit une vive affliction quand il apprit la mort de son neveu.

<< Il le fit bien paraître lorsque, accompagné des parents de la veuve de Cifuentes, il se rendit à Dénia, et qu'il voulut voir le corps du malheureux don Fadrique: ce bon vieillard le mouilla de ses pleurs, en faisant les plaintes si pitoyables, que tous les spectateurs en furent attendris. Il demanda par quelle aventure son neveu se trouvait dans cet état.

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« Je vais vous la conter, seigneur, lui dit le Tolédan;

<«<loin de chercher à l'effacer de ma mémoire, je prends << un funeste plaisir à me la rappeler sans cesse et à << nourrir má douleur. » Il lui dit alors comment était arrivé ce triste accident, et ce récit, en lui arrachant de nouvelles larmes, redoubla celles de don Francisco. A l'égard de Théodora, ses parents lui marquèrent la joie qu'ils avaient de la revoir, et la félicitèrent sur la manière miraculeuse dont elle avait été délivrée de la tyrannie de Mezomorto.

« Après un entier éclaircissement de toutes choses, on mit le corps de don Fadrique dans un carrosse, et on le conduisit à Valence; mais il n'y fut point enterré, parce que, le temps de la vice-royauté de don Francisco étant près d'expirer, ce seigneur se préparait à s'en retourner à Madrid, où il résolut de faire transporter son neveu.

<< Pendant que l'on faisait les préparatifs du convoi, la veuve de Cifuentes combla de biens Francisque et le renégat. Le Navarrais se retira dans sa province, et le renégat retourna avec sa mère à Barcelone, où il rentra dans le christianisme, et où il vit encore aujourd'hui fort commodément.

a Dans ce temps-là, don Francisco reçut un paquet de la cour, dans lequel était la grâce de don Juan, que le roi, malgré la considération qu'il avait pour la maison de Naxera, n'avait pu refuser à tous les Mendoce qui s'étaient joints pour la lui demander. Cette

nouvelle fut d'autant plus agréable au Tolédan, qu'elle lui procurait la liberté d'accompagner le corps de son ami, ce qu'il n'aurait osé faire sans cela.

<< Enfin le convoi partit, suivi d'un grand nombre de personnes de qualité; et sitôt qu'il fut arrivé à Madrid, on enterra le corps de don Fadrique dans une église où Zarate et dona Théodora, avec la permission des Mendoce, lui firent élever un magnifique tombeau. Ils n'en demeurèrent point là ; ils portèrent le deuil de leur ami durant une année entière, pour éterniser leur douleur et leur amitié.

« Après avoir donné des marques si célèbres de leur tendresse pour Mendoce, ils se marièrent; mais, par un inconcevable effet du pouvoir de l'amitié, don Juan ne laissa pas de conserver longtemps une mélancolie que rien ne pouvait bannir. Don Fadrique, son cher don Fadrique, était toujours présent à sa pensée : il le voyait toutes les nuits en songe, et le plus souvent tel qu'il l'avait vu rendant les derniers soupirs. Son esprit pourtant commençait à se distraire de ces tristes images les charmes de dona Théodora, dont il était toujours épris, triomphaient peu à peu d'un souvenir funeste; enfin don Juan allait vivre heureux et content: mais, ces jours passés, il tomba de cheval en chassant; il se blessa à la tête; il s'y est formé un abcès. Les médecins ne l'ont pu sauver; il vient de mourir, et Théodora, qui est cette dame que vous voyez entre les

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