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NOTICE

SUR LE SAGE

PAR

SAINTE-BEUVE

Le Sage est né, s'est formé et a commencé à se produire sous Louis XIV. Moins âgé de vingt-quatre ans que La Bruyère et de dix-sept ans que Fénelon, de six ans plus âgé que Saint-Simon, il appartient à cette génération d'écrivains qui étaient faits pour honorer l'époque suivante, et dont les débuts consolèrent le grand règne au déclin. Ses plus exacts biographes le font naître en 1668, dans la presqu'ile de Rhuys, en basse Bretagne, non loin de Saint-Gildas, où Abailard fut abbé 1. Du fond de cette province énergique et rude, d'où nous sont venus de grands écrivains, des

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1 M. P. Levot, dans la Biographie bretonne (1857), a produit les pièces authentiques qui prouvent que Le Sage est né le 8 mai 1863, dans la commune de Sarzeau, il. de Rlruys.

novateurs plus ou moins révolutionnaires, les Lamennais, les Broussais, et un autre René, Alain-René, Le Sage nous arriva, múr, fin, enjoué, guéri de tout à l'avance, et le moins opiniâtre des esprits : on ne trouverait quelque chose du coin breton en lui que dans sa fierté d'âme et son indépendance de caractère. Comment et par quelles épreuves, par quelles traverses arriva-t-il de bonne heure à cette connaissance de la vie, à cette entière et parfaite maturité à laquelle l'avait destiné la nature ? On ne sait de sa vie que bien peu d'événements. Il fit ses études au collége de Vannes, où il trouva, dit-on, un maître excellent. Il perdit sa mère à neuf ans, son père à quatorze ; ce père était notaire et greffier comme celui de Boileau. Il eut pour tuteur un oncle négligent '.

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sa vie

I M. Levot raconte, dans sa biographie de Le Sage, l'anecdote suivante qui doit se rapporter à cette première époque de

« Il existait à Sarzeau une famille de procureurs attachée à la barre royale de Rhuys, qui entretenait contre la famille Le Sage une de ces rivalités locales qui se perpétuent souvent avec les générations. Cette famille, encore existante aujourd'hui, et qui, depuis, a fini par tomber à peu près dans la classe des paysans, portait le nom de Rolando. Un de ses membres soutint et gagna un procés qui fut peut-être la pre

Venu à Paris à vingt-deux ans pour y faire son cours de philosophie et de droit, il y mena la vie de jeune homme et y eut sans doute quelques-unes de ces aventures de bachelier qu'il a si bien racontées et diversifiées depuis. On s'accorde à dire qu'il était d'une physionomie agréable, d'une taille avantageuse, et qu'il avait été fort bel homme dans sa jeunesse. On parle d'une première liaison galante qu'il aurait eue avec une femme de qualité. Dans tous les cas, cette vie purement mondaine de Le Sage fut courte, puisqu'on le trouve à vingt-six ans épousant la fille d'un bourgeois de Paris, qui n'en avait elle-même que vingt-deux. A partir de ce temps, il mène la vie de ménage et de labeur, une existence assujettie; et c'est de la rue du Cour-volant, faubourg Saint-Germain, et ensuite de la rue Montmartre où il demeure, ou de quelque autre logis obscur, que vont sortir ces écrits charmants qui semblent le miroir du monde.

mière cause de la ruine de Le Sage. Celui-ci s'en est souvenu en écrivant Gil Blas, et il a donné le nom de Rolando à son chef de voleurs. »

· En dernier lieu, et pendant un grand nombre d'années, Le

Pourtant il parait qu'aussitôt après son mariage i essaya de vivre d’un emploi régulier, et qu'il fut quelque temps dans la finance en province, commis chez quelque fermier général : il n'y resta que peu et en rapporta l'horreur et le mépris des traitants, qu'il a depuis stigmatisés en toute rencontre. Le caractère habituel de la satire de Le Sage est d'être enjouée, legère, et piquante sans amertume; mais, toutes les fois qu'il s'agit des traitants, des Turcarets, il aiguise le trait et l'enfonce sans pitié, comme s'il avait à exercer quelques représailles. Je fais la même remarque en ce qui touche les comédiens, dont il avait eu souvent à se plaindre. Ce sont les deux seules classes auxquelles le satirique aimable se prenne avec tant de vivacité et s'acharne presque, lui dont la raillerie, en général, se tempère de bonne humeur et de bonhomie.

Devenu homme de lettres, Le Sage rencontra un protecteur et un conseiller utile dans l'abbé de Lyonne, l'un des fils de l'habile ministre. L'abbé de Lyonne

Sage habita une petite maison au haut du faubourg Saint-Jacques. (Voyez à la fin de la présente Notice.)

connaissait la langue et la littérature espagnoles, et il y introduisit Le Sage. Celui-ci sut l'espagnol à une époque où l'on commençait à ne plus le savoir en France, et il y puisa d'autant plus librement comme

y à une mine encore riche qui redevenait ignorée. Faisons-nous une idée juste de Le Sage, et, pour mieux apprécier son charmant génie, n'exagérons rien. Le Sage procédait un peu comme les auteurs de presque tous les temps. Il écrivait au jour le jour, volume par volume; il prenait ses sujets où il pouvait, et partout où il s'en offrait à sa convenance; il faisait du métier. Mais il le faisait avec naturel, avec facilité, avec un don de récit et de mise en scène qui était son talent propre, avec une veine de raillerie et de comique qui se répandait sur tout, avec une morale vi ve, enjouée, courante, qui était sa manière même de sentir et de penser. Après quelques essais assez malheureux de traductions et d'imitations, il ent ses deux premiers succès en l'année 1707 : la jolie comédie de Crispin rival de son mailre, et le Diable boiteux.

Le Diable boiteux, pour le titre, le cadre et les personnages, est pris de l'espagnol ; mais Le Sage

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