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ramena le tout au point de vue de Paris ; il savait notre mesure; il mania son original à son gré, avec aisance, avec à-propos; il y sema les allusions à notre usage; il fondit ce qu'il gardait et ce qu'il ajoutait dans un amusant tableau de meurs, qui parut à la fois neuf et facile, imprévu et reconnaissable. Ce livre est celui que Le Sage refera et recommencera dans la suite en cent façons sous une forme ou sous une autre, le tableau d'ensemble de la vie humaine, une revue animée de toutes les conditions, avec les intrigues, les vices, les ridicules propres à chacune. Qu'on se représente l'état des esprits au moment où parut le Diable boiteux, cette vieillesse chagrine, ennuyée, calamiteuse, de Louis XIV, cette dévotion de commande qui pesait sur tous, le décorum devenu une gêne et une contrainte. Tout à coup Asmodée va se percher avec son écolier au haut d'une tour, comme qui dirait au haut des tours de Notre-Dame ; de là il enlève d'un revers de main tous les toits de la ville, et l'on voit å nu toutes les hypocrisies, les faux-semblants, le dessous de cartes universel. On avait en plein midi le panorama. Cet Asmodée eut

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un succès fou; on ne lui donnait pas seulement le temps de s'habiller, disent les critiques d'alors; on venait en poste l'enlever en brochure. Il s'en fit deux éditions en un an: « On travaille à une troisième, annonçait le journal de Verdun (décembre 1707); deux seigneurs de la cour' mirent l'épée à la main dans la boutique de la Barbin, pour avoir le dernier exemplaire de la seconde édition. >

Boileau, un jour que Jean-Baptiste Rousseau était chez lui, ayant surpris le Diable boiteux entre les mains de son petit laquais, le menaça de le chasser si le livre couchait dans la maison. Voilà un succès qui se consacre et s'égaye encore de cette colère de Boileau.

Pour un petit laquais le livre n'était peut-être pas très-normal; ce n'est pas assurément la morale du Catéchisme qu'il préche, c'est celle de la vie pratique : n’être dupe de rien ni de personne. On en peut dire comme on l'a dit si bien de Gil Blas : Ce livre est moral comme l'expérience. Dès son premier ouvrage, Le Sage se dessine à merveille; c'est du La Bruyère en scène et en action, sans trace d'effort. Le

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Diable boiteux précède très bien les Leltres Persanes, mais il les précède d'un pas léger, sans aucune prétention au trait et sans fatigue ; il n'y a pas l'ombre de manière dans Le Sage. Les traits de Le Sage, ce sont de ces mots piquants et vifs qui échappent en courant. Ainsi Asmodée, parlant d'un autre démon de ses confrères avec qui il avait eu querelle : « On nous réconcilia, dit-il, nous nous embrassàmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels. )

Rien de plus gai et de plus plaisant que la petite comédie de Crispin rival de son maitre. Une des premières scènes entre les deux valets, Crispin et La Branche, offre un exemple de cette légèreté dans le comique, qui est le propre de Le Sage, soit à la scène, soit dans le roman. Les deux valets, en se revoyant, se font part l'un à l'autre de leurs aventures ; ils ont tous deux été autrefois de francs coquins, et ils croient s'être corrigés en se remettant au service. La Branche surtout se flatte d'être rentré dans la bonne voie ; il sert un jeune homme appelé Damis : « C'est un aimable garçon, dit-il : il aime le jeu, le vin, les

femmes, c'est un homme universel. Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches. Cela m'amuse; cela me détourne de mal faire. L'innocente vie! » reprend Crispin. Et moi je dirai : L'excellent et innocent comique que celui-là, et qui nous livre si naïvement le vice! Dès cette pièce de Crispin commence l'attaque aux gens de finance : on voit poindre Turcarel. Crispin se dit à lui-même qu'il est las d'ètre valet : « Ah! Crispin, c'est ta faute! Tu as toujours donné dans la bagatelle ; tu devrais présentement briller dans la finance... Avec l'esprit que j'ai, morbleu ! j'aurais déjà fait plus d'une banqueroute. » Et le trait final va servir comme de transition à la prochaine comédie de Le Sage, lorsque Oronte dit aux deux valets : « Vous avez de l'esprit, mais il en faut faire un meilleur usage, et, pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous mettre tous deux dans les affaires. »

Le Sage eut son à-propos heureux; il devina et devança de peu le moment où, à la mort de Louis XIV, allait se faire l'orgie des parvenus et des traitants. Turcaret fut joué en 1709; les ridicules et les tur

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pitudes qui signalèrent le triomphe du système de Law

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sont d'avance flétris. Ici la comédie dénonça et précéda l'explosion du vice et du ridicule ; elle eût

: été préventive si elle pouvait jamais l'être. Turcaret est à la fois une comédie de caractère et une page de l'histoire des moeurs, comme Tartufe. Molière avait fait Tartufe quelques années avant que le vrai Tartufe triomphát sous Louis XIV : Le Sage fit Turcaret quelques années avant que Turcaret fût au pinacle sous la Régence. Mais, comme tant de vices de la Régence, le vrai Turcaret sortait de dessous les dernières années de Louis XIV. Il y eut toutes sortes de difficultés pour la représentation ; il fallut

;

que

Monseigneur, fils du roi, les relevât. Turcaret fut joué par ordre de Monseigneur, à qui il faut savoir gré de cette marque de littérature, la seule qu'il ait jamais donnée

1 Celte veine de Turcaret était neuve au théâtre et encore intacle même après Molière : « C'est une chose remarquable, dit Chamfort, que Molière, qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus les ordres de Colbert, »

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