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fous, voient, pour ainfi dire, de bas en haut. Je ne m'oppose donc point à cette admiration, puifqu'elle eft fondée fur une néceffité; mais je crois qu'elle doit être conditionnelle, & telle qu'elle fe préfente à l'Antiquaire, qui fe procure l'avantage de calculer la médiocrité des premières idées, & d'un lieu plus élevé, de juger du tems & des moyens que les hommes ont employés pour les étendre, & de toutes les privations qu'ils ont fouffertes avant de parvenir au plus léger progrès. On peut donc avancer hardiment que la plus fimple bagatelle n'a point été trouvée telle qu'on l'a vûe dans les pays civilifés, & que n'ayant jamais été prévûe, on ne peut lui donner le nom d'Invention, ou du moins qu'elle ne mérite pas de: le porter, fi l'on prend le mot felon sa juste valeur. Je vais en donner quelques exemples.

La Roue eft la plus belle machine que les hommes aient faite, en ne la regardant même que comme fimple, & fans l'utilité dont elle eft pour toutes les machines auxquelles elle a été appliquée; cependant elle ne peut être dûe qu'à l'effet du hafard qui fe préfente naturellement à des hommes fauvages, & privés de connoiffances. Tel eft celui d'un arbre abbattu, & tombé fur un arbre déja renverfé. Ce dernier ayant procuré une forte de faeilité pour le mouvement de celui de deffus, cette première expérience a donné l'idée du rouleau: mais il a fallu bien des années d'usage & de répé

tition pour paffer d'un rouleau de longueur, à celui d'une médiocre épaiffeur, & percé dans fon centre pour être placé avec un autre de hauteur égale, fur un aiffieu, & rendre par ce moyen ce rouleau mobile, & propre à transporter les fardeaux les plus pefans. Il faudroit peut-être compter beaucoup moins d'années pour arriver de cette petite roue pleine, tirée du rouleau de longueur,à celle que les Grecs employoient pour leurs chars ; & qui joignoient la légèreté à la solidité.

On trouvera fans doute que j'ai choifi l'exemple le plus à mon avantage. Je le crois, & je le regarde en effet comme le plus fenfible; mais celui que je vais rapporter, ne tient point du tout à l'Art, il ne dépend que de la connoiffance d'un élément, dont il fera toujours étonnant que les hommes aient ignoré fi long-tems les plus grands, ou plutôt les premiers avantages.

L'ufage du Feu, dont on s'eft rendu maître en quelque façon, a exigé fans doute l'expérience d'un grand nombre d'années, ainsi que l'exemple de plusieurs malheurs, avant que les hommes aient été en état de le modérer, de l'éteindre, de le faire naître à leur volonté, & de l'employer à leurs befoins; l'Hiftoire ancienne le fait même affez entendre: mais les Sauvages de l'Amérique Septentrionale nous ont fourni, dans le dernier

A

fiècle, une confirmation bien marquée de cette opinion. Il feroit difficile de donner à cet égard une plus juste idée des premiers fiècles, qu'en faifant obferver la groffièreté avec laquelle ils conduifoient cet élément pour un befoin des plus fimples & des plus répétés. Lorsqu'ils vouloient faire cuire, ou chauffer leurs viandes, ils mettoient de l'eau dans le creux d'un rocher, enfuite ils y jettoient une grande quantité de charbons allumés.

On conviendra que cet exemple présente une lenteur dans le génie inventif, qu'on auroit peine à fe perfuader, fi les Hiftoriens de ce pays & les Voyageurs ne l'avoient attesté. Il en résulte que les hommes qui ont formé les plus grands Empires de l'Antiquité n'ont pas été plus inftruits pendant un certain tems. On me demandera fans doute par quelle raison ils ont été plus promptement éclairés que ceux de l'Amérique Septentrionale: ne peut-on pas répondre que la douceur du climat & la fécondité du terroir, leur rendant la vie plus aisée, ont laiffé plus de liberté à leurs réflexions & à leurs recherches? Les Sauvages de Canada, habitant un pays froid, peuvent avoir eu moins de génie, & n'ayant point réfléchi sur les augmentations des moyens que le hasard leur a présentés, ils font demeurés attachés à une première invention, qui leur a fuffi pour satisfaire à leurs befoins.

Sans recourir à ces exemples anciens, les ré

flexions, & les faits plus récens suffisent pour apprendre que les premiers moyens ont été perfectionnés très-lentement, & par de très-légères ́ additions, infpirées par la pratique, & principalement par la continuité des besoins.

J'ai voulu faire fentir que l'étude de l'Antiquité, c'est-à-dire, les réflexions auxquelles elle peut conduire, éclairent l'Antiquaire, & le mettent en état de connoître les hommes, & de les eftimer pour ce qu'ils valent. Je crois que l'on conviendra de la lenteur de leur génie, par rapport à l'invention; j'ajouterai à cette médiocrité de leur nature, qu'ils font nés finges & copistes: l'une & l'autre de ces espèces charge toujours; & la charge eft fans contredit une augmentation, qui, dans les premiers fiècles, a pû conduire au progrès.

L'Antiquaire, en abandonnant les idées vagues 'de ces premiers fiècles, dont l'ignorance étoit abfolue, voit naître les Divinités; c'est-à-dire, que les hommes bienfaifans, & les Rois courageux obtiennent des autels long-tems après leur mort. Il diftingue enfuite les augmentations de la superstition, dont les petites foiblesses particulières deviennent elles-mêmes l'objet d'un culte général, mais toujours avec la même lenteur que les fecours contre les befoins. On peut donc affûrer que tous les tableaux du monde ancien conduifent à la preuve de la médiocrité du génie inventif. b iij

Enfin, ce qui décèle encore plus la médiocrité de toutes les Nations en ce genre, c'est la peine que leur vanité fe donne pour cacher les fources dans lefquelles elles ont puifé. L'Antiquaire les démêle, ou les entrevoit. Il reconnoît qu'on a déja traité plus anciennement ce qu'on lui donne pour une nouveauté, dans une autre partie du monde. Il est impartial, & juge, par les exemples plus modernes, des faits arrivés dans l'antiquité la plus reculée. Il en fait l'application aux Peuples plus voisins, avec d'autant plus de facilité, que l'efprit de l'homme a été, & sera toujours le même. Si, pour se délaffer des grands objets que lui préfente l'examen des cultes & des Empires qu'il voit naître & mourir, l'Antiquaire cherche dans les tems anciens, & veut confidérer les fimples Particuliers, il ne démêlera qu'avec peine quelques atômes dans l'immenfité du vuide; ses recherches ne lui préfenteront qu'un très-petit nombre d'hommes, dont les noms font connus de la postérité, ou qui ont obtenu deux ou trois lignes d'une Infcription,dont fouvent on ne com→ prend plus le sens; ou s'il eft poffible de la lire, on apprend, en général, qu'un tel homme a vécu. Si quelque Hiftorien a parlé de ce même homme, c'est une petite confirmation qui peut avoir fon agrément pour le Lecteur. J'avoue que cet examen particulier eft le point effentiel, & l'objet principal de ces réflexions, puisqu'il présente en

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