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NOTICE

SUR LA VIE

ET LES OUVRAGES DE GILBERT.

IL y a long-temps qu'on répète que la Vie de l'Homme de Lettres fe lit dans fes Ouvrages; cette affertion n'eft-elle pas 'du nombre de tant de paradoxes qui en impofent par un faux air de raisonnement? Peut-on nier qu'on ne goûte du plaifir à rapprocher de foi, s'il eft permis de parler ainfi, la mémoire des perfonnes qui nous ont intéressés, tandis qu'elles existaient ? Nicolas-Jofeph-Laurent GILBERT a pu mériter ce fentiment de la part de tout amateur de la poélie. Il naquit à Fontenay-le-Château en Vofges, bourg à fix lieues de Rémiremont, de parens qui, fuivant l'expreffion imaginée par un préjugé ftupide, & l'infolence de l'orgueil & de la richeffe, n'étaient pas des gens comme il faut, mais des gens honnêtes, de bonnes mœurs, & qui, malgré leur a iij

fituation bornée, aimèrent affez leur fils pour lui donner une éducation cultivée, ce qui vaut bien l'héritage de la nobleffe & de la fortune. On prétend que le jeune Gilbert avait achevé fes études à douze ans. Il avait les yeux de fon âge : il regardait, du fond de la Lorraine, Paris, comme on nous peint les bons Mufulmans fe tournant du côté de la Mecque, & y attachant, en quelque forte, toutes leurs pensées & toute leur ame. Il ne doutait point que cette Capitale, l'afile des talens, ne fût auffi le féjour privilégié de l'heureuse exiftence; d'ailleurs tous les livres du moment lui étaient familiers: il avait donc lu, en caractères bien moudés, que la plupart de nos Ecrivains étaient les apôtres de la fainte humanité. En effet, c'eft le cri de ralliement de ces meffieurs : ils font la fource intariffable d'où découle la bienfaifance univerfelle. Plein de ces idées si féduifantes, fi magiques, Gilbert s'empreffe de fe rendre dans cette ville, la nouvelle Athènes, la nouvelle Rome : y vient fes vers à la main, bien affuré

il

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qu'il và trouver une foule de Mécènes. Son illusion ne tarda point à fe diffiper. Le jeune poète avait cru qu'un noble aveu de fon indigence lui gagnerait des bienfaiteurs; toutes les portes lui furent fermées il reconnaît avec amertume que ce qui eft imprimé n'est pas toujours vrai; qu'il ne fallait point croire à l'affiche; qu'en un mot, ces grands protecteurs de l'humanité, dans leurs livres, étaient souvent des hommes très-ordinaires dans la fociété, c'est-à-dire, les dignes individus de cette tourbe infectée de l'esprit avare & inhumain de l'égoïfme, des prédicateurs toujours en contrafte avec leurs magnifiques fermons. Gilbert, désespéré, rebuté de toutes parts, le cœur brifé de douleur, court chez M. d'Arnaud, le feul de tous

M. d'Arnaud. Il n'eft point vrai, comme l'a avancé afsez légèrement l'auteur d'une note inférée dans le Nécrologe des Hommes célèbres de France, barbouillage rempli de jugemens faux, de partialité, & qu'on nous dit, avec une forte d'audace, deftiné à fournir des matériaux à l'Hif toire de la Littérature & des Arts; (& voilà les matériaux qui fervent à l'édifice de l'hiftoire!) il n'eft point vrai que M. d'Arnaud ait couru au devant dès éloges de Gilbert: a is

ceux auxquels il s'était adreffé, dont il éprouva la fenfibilité. Il faut l'avouer, ce fombre chagrin qui fuit la mauvaise fortune, le dépit de s'être vu retirer de fon enchantement, le manque d'ufage du monde toutes ces chofes réunies avaient

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c'eft bien peu connaître le premier, que de le repréfenter mendiant les flatteries parafites d'un poëte, efpèce d'homme ordinairement loin de la vérité. M. d'Arnaud a repouffé de tout temps la louange, parce qu'il eft très-perfuadé que le public n'eft point la dupe de toutes ces petites manœuvres abandonnées au charlatanifme littéraire. La vraie réputation doit se foutenir fans ces étais honteux qui ne tardent guère à s'écrouler. L'homme qui a été affez heureux pour rendre quelque fervice à Gilbert, était lui-même, à cette époque, vivement preffé par l'infortune: voilà peut-être ce qui peut donner quelque prix à fon bienfait; il n'a jamais eu l'impudence de recevoir en face l'épithète d'Homme célèbre, dont n'ont point rougi de fe faire décorer par des gagiftes d'adulation, certaines gens de qui le groffier amourpropre a fouvent éclaté dans toute l'explofion du ridicule. Autre vérité: M. d'Arnaud, quand Gilbert vint lui apporter fes vers fatiriques, lui remontra avec la fenfibilité d'un ami, qu'il fe vouait au genre le plus odieux de la littérature; il lui prédit l'amertume qui alloit empoifonner fa vie ; il lui reprocha même fa partialité trop condamnable à l'égard de M. de Voltaire ; & l'on obfervera que ce dernier a été l'ardent perfécuteur de M. d'Arnaud; le motif de cette perfécution fi acharnée eft aujourd'hui connu de tout le public, qu'il ne faut pas confondre avec les cabales, les fectes, &c. ce n'eft point là affurément que fe trouvent la justice & la vérité.

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