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DU COMMENTATEUR.

Malebr.

Vérité.

NTRE les défauts dont un Philofophe de nos jours accufe les Commentateurs, le plus ordinaire est, à l'entendre, qu'ils s'imaginent que leurs Auteurs méritent l'admiration de tous les hommes,& qu'ils fe regardent auffi comme ne faisant qu'un avec eux, & dans cette vue, Rech. de la ajoute-t'il, l'amour propre joue parfaitement fon jeu. Je dois être d'autant plus en garde fur ce défaut, qu'il m'a été déja reproché par des gens, il est vrai, de qui je n'aurois pas dû me défier, si l'on fe rendoit juftice à foi-même avant que de condamner les autres car enfin loripedem rectus derideat ; mais de quelque part que me viennent les avis, il eft bon d'en profiter, foit pour me corriger de mes défauts, foit pour éviter d'y tomber ; quoique je sçache fort bien que ce que je dis de moi, eft bien moins par vanité, que pour fervir à ma juftification. Quoiqu'il en foit, je déclare nettement que je ne prétens rien à la gloire de Polybe, je la lui laiffe toute entiére, & fans vouloir m'en attribuer la moindre parcelle: mon Commentaire n'eft pas tant pour expliquer cet Auteur célébre de l'antiquité, que pour tirer des faits qu'il raconte les principes de la science des armes qu'il poffédoit à un dégré fi éminent, & pour mettre à la portée de tout le monde les réfléxions qu'il nous donne lui-même fur ces faits. Polybe eft plus pour le Commentaire, que le Commentaire n'eft pour Polybe..

Tome I.

a

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Je prie que le mot de Commentaire n'allarme perfonne. Ce n'eft point ici un affemblage de notes triviales, furannées & pédantefques, prifes ou marodées par-ci par-là, & transférées de plusieurs Livres dans un feul, fans autre mérite que la translation; ce n'est rien de tout cela, je marche en habit de campagne dans mon ftile: nul airain de Corinthe, nulle pompe, nul précieux Hiftoire ridicule, nulle décoration de Rhétorique de Collége, Romaine c'est un corps de fcience militaire ; & bien que je me fois affez étendu fur chaque partie, il s'en faut bien que je l'aie épuifée. Et qui pourra trouver cette partie trop longue, lorfqu'il fera réfléxion aux avantages qui en

Préface de

reviennent?

Quand nous avancerions que la guerre est la plus belle, la plus noble & la plus importante de toutes les fciences, & qu'elle renferme même celle des mœurs, nous n'avancerions rien que de véritable. Quoi de plus grand & de plus élevé, puisqu'elle eft celle des Rois, des Princes, des Grands du monde, & celle enfin des honnêtes gens ? C'est cette étude qui doit faire leur principale occupation, puifque c'est là leur métier, & qu'ils n'en ont point d'autre à faire fans fortir de leur état.

Les Princes, qui ne s'y font pas appliquez, le fentent dans l'occasion avec une douleur très-mortifiante, par la comparaifon qu'ils font d'eux avec leurs Généraux qui l'ont étudiée. Domitien fe trouva dans ce cas, au rapport de Tacite, qui dit qu'il haïfsoit Agricola, à cause qu'il étoit plus grand Capitaine que lui, enrageant d'être surpassé par un fujet en la gloire des armes, qui à son avis devroit être l'appanage des Princes.

Il n'y a que l'étude de la guerre dans quelque état de fortune où l'on fe trouve, qui puiffe nous faire espérer de parvenir un jour au fuprême commandement des ar

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mées. Quel est l'état qui égale un particulier à fon Souverain, qui le rend depofitaire de toute fa puiffance, de toute la gloire, & de toute la fortune des Etats, & qui fait un Conquérant d'un homme d'une naissance vile & abjecte, mais qui est d'une valeur extraordinaire ? Qu'on life l'Hiftoire pour s'en convaincre. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'eft qu'il fe trouve autant de Princes qui ont éprouvé de plus grandes infortunes par leur ignorance dans les armes, & le mépris qu'ils en ont fait, que par leurs vices & leur lâcheté. Combien en voit-on dans l'Hiftoire qui ne font grands & célébres que par le mérite des autres? Mais il eft très-rare de trouver des hommes dans une Cour corrompue & fénéante, qui ne foient pas eux-mêmes corrompus & fénéans, à l'éxemple du Prince. Le malheur encore des Souverains, eft qu'ils fe trouvent incapables de faire un bon choix au milieu de cette foule de Courtifans efféminez & perdus, comme chez les Rois de Perfe, qui couvrent toujours les vertus qui leur font ombrage.

Combien y en a-t-il qui font tombez dans les plus grandes calamitez par cela feule Ils choififfent leurs flateurs & leurs favoris, & laiffent là les hommes capables de les bien fervir & de les tirer d'embarras ; leurs vertus leur font fufpectes, ou du moins un reproche fecret de leurs vices ou de leur incapacité. Cela me fait souvenir d'un bon mot du Philosophe Antisthéne, qui voiant que chez les Athéniens la multitude ignorante décidoit de la paix & de la guerre, & difpofoit des emplois les plus difficiles fuivant fon caprice, leur demanda en fe moquant, d'où venoit qu'ils ne s'avifoient point d'ordonner par un de leurs Edits que les ânes fuffent des chevaux, eux qui avoient le pouvoir de faire tout d'un coup, d'un fot un Général d'armée.

Pour revenir à mon Commentaire, car la digreffion n'est pas longue, on fera peut-être surpris que je ne fuive pas toujours la route ordinaire des Commentateurs, dont la fonction eft de bien déveloper les penfées de leur Auteur, & de bien expliquer les chofes plutôt que les paroles, de l'admirer en tout comme l'objet de leur culte, & de s'enchaîner dans leur texte fans le quitter, fans le perdre un moment de vûe. Il s'en faut bien que je m'y enchaîne autant qu'on le pense, cela va même plus loin que je n'aurois crû: je ne crains pas que l'on m'accuse de méditer réguliérement fur une chofe, & de ne point prendre le change. Un homme qui veut de la méthode & de la régularité par tout, ne la trouvera pas par tout dans cet Ouvrage. Je suis fi peu contraint à l'égard de mon texte, que je l'abandonne le plus fouvent, & quelquefois mon fujet; de forte que mon Lecteur se trouve tout d'un coup tranfporté dans des lieux tout nouveaux, qui ne le divertissent pas moins que les autres, où il fe retrouve en peu de tems pour voir de nouveaux objets, fans avoir le tems de s'ennuier ou de se plaindre. Qu'est-ce donc que votre Commentaire diront quelques-uns, fi vous fortez des régles prescrites aux Commentateurs fcrupuleufement liez à leur texte? Je ne fçaurois le définir, c'eft à chaque Lecteur à pren dre ce foin, s'il lui plaît: quelqu'un, plus heureux que je ne le fuis, créera quelque nouveau terme qui fournisse une idée plus juste & plus étendue que celle d'un Com mentaire, & qui puiffe bien repréfenter les courses que je fais de tous les côtez fur mille fujets d'érudition & de recherches ; tout roule prefque fur les faits aufquels je m'attache principalement, combats, batailles, fieges, marches, mouvemens généraux de toute efpéce, retraites, entreprises grandes & extraordinaires; enfin

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tout ce qui regarde la guerre : la fcience du Chef comme celle de tous fes membres, je l'embraffe & je la traite dans toutes ses parties, autant que j'en fuis capable. Dès qu'un fait fe prefente, le Commentaire s'évanouit; celui-là délasse, plaît & amuse; on ne trouve pas moins de variété, d'ornement, d'érudition & d'inftructions dans celui-ci, c'est-à-dire dans le dogme, tout en eft plein, & c'est là le but où je vise.

Je ne pense pas que je me fuffe jamais engagé à former un deffein fur un tel Systême, fi je n'en avois connu la néceffité. La fcience de la guerre, difent nos Auteurs militaires, est assez semblable à la Géométrie; elle est féche & fauvage, peu fufceptible des graces & des ornemens de l'éloquence & des parures de l'érudition; ces Meffieurs décident bien vîte, comme fi Xénophon comme tant d'autres Anciens ne faifoient pas voir le contraire; nos Auteurs modernes fecs & arides, à la façon des abréviateurs, reviendroient de leur erreur, & tiendroient un autre langage, s'ils s'étoient mis en tête de traiter la guerre d'une manière un peu moins vague, plus étendue, & fur de meilleurs principes qu'ils n'ont fait.

Montécuculi eft un Abréviateur, eft-il fec: J'en laiffe le jugement aux Experts. Je ne crois pas qu'on dife de mon Livre des Nouvelles Découvertes fur la Guerre, ce que disoient les Dames du Ménagiana fur un sujet tout différent, qu'il y pleut de l'ennui à verse. L'Ouvrage que je donne aujourd'hui, ne plaira peut-être pas moins, puifque je l'ai compofé furles mêmes principes que le premier. Îl ne différe que dans l'étendue des matiéres que je traite, que j'épuife & que je coule à fond, hors quelques-unes, & j'ai eu des raifons de ne pas le faire. Je ne l'euffe jamais entrepris, fi mes services à la guerre & une perpétuelle étude des

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