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LA POËSIE
VANGÉE.

Par M. DE SALIS, de l'Oratoire.

Tor, mon feul plaifir, Reine aimable des

Vers,

Interprête du cœur, charme de l'Univers,
Sage Mufe, qui feule aux tranfpors du Génie,
Sçais unir les accors d'une utile harmonie ;
De ma verve aujourd'hui fois l'ame & le foutien!
J'entreprens de vanger ton honneur & le mien.
Verrai-je donc toujours des Cenfeurs infipides
Traiter de jeux d'efprit les fruits les plus folides?
C'est peu de furmonter, par des efforts conftans,
D'un Cenfeur pointilleux les dégoûts infultans
D'avoir fçû réunir dans un écrit fublime
Le nerf de la raison aux graces de la rime,
Et porté doucement jufques au fond des cœurs
L'amour de la Sageffe enveloppé de fleurs :
Toujours quelque Cenfeur jaloux de fon fuffrage
S'obstine à dégrader ou l'Auteur, ou l'Ouvrage,
Et quoique le vrai feul brille dans nos écrits,

Des fots nous effuyons la haine ou le mépris.
L'un que toujours dévore une fureur cauftique
D'amart qu'il n'entend pas,aveugle & faux critique,
Décele, en fe montrant contre nous révolté,
De fon efprit maffif la ftupide fierté :

Un autre, fans pitié, fourcilleux Philosophe,
Prend le compas en main pour juger d'une ftrophe,
Et follement épris d'une froide raison,
Veut, aux regles d'Euclide, affervir Apollon.
Que nous fervent ces Vers & ces fades Sornetes
Vaines productions du cerveau des Poëtes?
Dira d'un ton chagrin ce Sçavant ténébreux,
Noyé dans un cahos de volumes poudreux,
Qui jaloux de groffir la foule des Saumaifes,
Rêve d'un air profond fur d'antiques fadaifes
Et veut facrifier, dans fon obfcur repos,
L'ufage de penfer à l'étude des mots.
Trop heureux fi jamais nos veilles poëtiques
N'avoient à redouter que de pareils Critiques!
Oppofant le filence à leurs traits émouffés,
Un généreux mépris nous vangeroit affez.
Il eft d'autres Cenfeurs d'autant plus redoutables
Qu'ils ne lancent fur nous que des traits refpecta
bles,

Et que leur zele outré, quoique religieux,
S'arme, en nous condamnant, de l'intérêt des
Cieux.

L'homme eft chargé, dit-on, de devoirs trop fu→ blimes

Pour arranger des mots, & pour coudre des rimes :
A ce frivole emploi confacrer fes inftans,
C'eft ignorer le prix & l'ufage du tems.

Trop fouvent un Auteur, dans fa verve indifcrete,
Dépouille le Chrétien en faveur du Poëte.
Mais quoi! ne doit-on pas dignement célébrer
Les grandeurs de ce Dieu qu'il nous faut adorer,
Et chanter les effets de fa bonté féconde,
Qui remplit de fes dons le Ciel, la Terre & l'Onde?
Et qui mieux que les Vers dans ces nobles emplois
Seconde notre efprit & foutient notre voix?
Qui peut d'un feu céleste embrâfer mieux notre

ame,

Et peindre les transports du zele qui l'enflâme?
A l'aspect de ce Dieu qui régne dans les Cieux,
Qui dirige toujours le cours harmonieux
De ces Globes brillans fufpendus fur nos têtes,
De ce Dieu qui fouleve & calme les tempêtes;
D'une puiffante main, tranquile au haut des airs
Conduit, éleve, abbat les Empires divers,
Cite les plus grands Rois à fon trône sublime,
Et qui d'un œil ferein voit le monde & l'anime;
Dans ce haut appareil fi-tôt que je te voi,
Grand Dieu, mon foible esprit s'élance hors de
foi,

Et de la Profe alors dédaignant la baffeffe,
Dans fon vol le plus fort s'accufe de foibleffe.
Oui, quand il faut chanter ton pouvoir immortel,

Le langage divin nous devient naturel ;

Et nous fentons éclore, à l'aide de tes flâmes,
Les femences du beau que tu mets dans nos ames.
Remplis de ces transpors le fein de nos Cenfeurs,
Et tous, dès cét inftant, feront nos défenseurs.
Ils fçauront que notre Art, fi fécond en merveilles,
Se rend maître des cœurs en charmant les oreilless
Qu'il peut feul exprimer, en de vives couleurs,
Leurs craintes, leurs défirs, leur joye & leurs dou-
leurs;

Et que par les refforts d'un heureux ftratagême
Il fçait forcer le vice à rougir de lui-même.
Me défavouerois-tu, Pindare des François,
Toi, qu'un fublime effor fignala tant de fois ?
Tes Cantiques facrés, ces chefs-d'œuvres lyriques
Ne me fervent-ils pas de témoins autentiques?
Hé! quel fiécle jamais entendit un mortel,
Avec plus de grandeur célébrer l'Eternel,
Couronner l'équité, confondre l'injuftice,
De fes fombres détours démêler l'artifice,
Eclairer les mortels fur leurs frivoles vœux,
Sur des biens paffagers auffi fragiles qu'eux,
Et leur montrer à tous l'écueil inévitable
Où viendra se brifer leur orgueil indomptable?
Quel noble entoufiafme échauffe tes écrits?
Tout y frappe, faifit, enleve les esprits.
Des Hérauts du Seigneur les difcours prophétiques
Lancent-ils dans nos cœurs des traits plus pathé
tiques?

Que tu fçais bien encor les ufages divers
Où brille le pouvoir & le charme des Vers?
Tantôt de fes fecrets perçant la nuit obscure,
Tu vois jufqu'en fon germe éclore la Nature,
Et nous développant fes reffors curieux,
En dépit des Sçavans, tu les mets fous nos yeux;
Tantôt de traits badins égayant la morale,
Tu lui fais oublier fa froideur monacale.
Hé! que pourroit fur nous l'augufte Vérité,
Si l'Art n'adouciffoit fa trifte austérité?
Si de la Poëfie on n'empruntoit les charmes
Pour ménager les coups que nous portent les ar
mes?

Il faut que la raifon, à l'aide des beaux Vers, Nous peigne, en traits charmans, nos bifarres

travers;

Et qu'en gagnant l'esprit par cette adreffe utile
Jufqu'au cœur elle s'ouvre une route facile.
Sageffe, à tes appas, dont nous fommes épris,
La noble Poëfie ajoute un nouveau prix;
Quand tu veux de nos cœurs t'affurer la conquête,
Les plus brillantes fleurs embéliffent ta tête;
Moins tu prens avec nous le ton grave & cenfeur,
Mieux tu nous fais goûter ton joug plein de douceur.
O Sageffe! ô Vertu ! feuls biens dignes d'envie,
A la Reine des Vers, charme de notre vie,
Uniffez-vous toujours par d'aimables liens!
Elle embellit vos traits, vous confacre les fiens.

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