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Plus cette difficulté m'étoit connue, moins ai-je dû me flatter de pouvoir la vaincre. Perfuadé plus qu'homme du monde, qu'il n'est point poffible de peindre Démofthène & Cicéron, avec toutes leurs grâces, j'ai feulement regardé comme poffible de les défigurer un peu moins qu'ils ne l'ont été, ce me femble, par d'autres écrivains, à qui je fais gloire de céder d'ailleurs. Tous les jours nous voyons que des Peintres du premier ordre manquent des reffemblances, qui n'échappent pas à un peintre des plus communs & la reffemblance eft ici tout ce que j'ai cherché.

Autre chofe eft donc l'exactitude à rendre le fens d'un Orateur : autre chofe, la fidélité à exprimer le caractère de fon éloquence. Or il me paroît que M. (4) de Mau

(4) Je parle de la Traduction qu'il publia en 1685, & non de celle qui fut mife parmi fes Euvres pofthumes en 1710. Celle-ci ne vaut

croix, & M. de Tourreil, qui ont mis les Philippiques en François, ne s'affujétiffent point affez au goût, au génie de Démosthène. Ils lui font dire à peu près tout ce qu'il a dit, mais rarement comme il l'a dit : & dès-là ce n'est plus le même Orateur. Dans M. de Maucroix, c'est un malade, que l'on voit bien avoir été un très-bel homme, mais qui est tombé dans un état de langueur où ceux qui l'avoient vu & connu auparavant, lui trouvent les yeux prefque éteints, pas mieux, & peut-être vaut moins que l'autre mais elle ne doit pas lui être attribuée. Cependant M. l'Abbé Maffieu, dans l'excellente Préface dont il a embelli fon édition des Euvres de M. de Tourreil, parle ainfi : Nous avons fous le nom de M. de Maucroix deux différentes traductions des Philippiques. La premiere parut de fon vivant, en 1685. La feconde, après fa mort, en 1710. Celle-ci ne nous eût rien laiffe a défirer, fi l'on y trouvoit autant de fidélité & de force, qu'on y trouve d'élégance & d'agrément.

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J'avois un peu allongé ceci dans l'édition précédente. Mais le détail où j'entrai, ne pouvoit intéreffer que moi, & dès-lors il n'eft bon qu'à fupprimer.

les traits à peine reconnoiffables. Dans M. de Tourreil, c'eft un malade d'une autre espèce, d'autant plus incurable qu'il fe doute moins de fon mal, & qu'il prend pour embonpoint ce qui n'est que bouffiffure.

Je craindrois de me tromper fur M. de Tourreil, qui a encore beaucoup d'admirateurs, fi je n'étois fortifié dans mon opinion par deux Juges non fufpects & d'un grand poids. Je veux dire Meffieurs Rollin, & Maffieu. Tout le monde ayant lu (5) ce que le premier en a écrit, je ne citerai que feu M. l'Abbé Maffieu, dont l'ouvrage (6)

(5) Voyez M. Rollin, de l'éloquence du Barreau, article premier.

(6) Remarques, dont le Manufcrit original fe garde dans la Bibliothèque du Roi, fur la premiere édition de M. de Tourreil. J'en donnerai ciaprès un échantillon, qui mettra les Connoiffeurs plus à portée de juger: parce qu'en matiere`de Critique, il ne fuffit pas de blâmer en gros; on ne prouve, on n'inftruit que par le dé

tail.

n'a point vu le jour. "C'est dom- " mage, dit-il, que M. de Tourreil « ne faffe pas un meilleur ufage de " fes talents. Il n'a que trop de gé- " nie. Il ne manque ni de fécondi- “ té, ni de feu, ni d'élévation, ni“ de force. Mais il ne fait point “ s'aider de tout cela. Son efprit l'entraîne & l'emporte. Rien de " fuivi, ni de réglé dans tout ce " qu'il fait. Son ftyle va toujours " par fauts, & par bonds. Ce n'eft" qu'impétuofité, que faillie. Il a l'enthousiasme de ces Prêtreffes " qui rendoient autrefois les oracles il en a fouvent l'obfcurité. " Le privilége d'entendre M. de " Tourreil n'eft pas donné à tout " le monde. En beaucoup d'en- " droits on doute qu'il s'entende " lui-même. Il quitte le fens pour “ les mots, & le folide pour le bril- “ lant. Il aime les épithètes qui “ empliffent la bouche, les phrafes fynonymes qui difent trois ou "

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,, quatre fois la même chose en ter,, mes différents, les expreffions ,, fingulieres, les figures outrées, ,, & généralement tous ces excès, ,, qui font les écœuils des écrivains ,, médiocres. Il ignore fur-tout la naïveté du langage: de forte que s'il eft vrai, comme tous nos maîtres l'enseignent, qu'elle foit ,, une des premieres perfections, & un des plus grands charmes de ,, l'Eloquence, jamais Orateur n'a été moins parfait, & n'a dû (7) être moins imité, que M. de Tourreil.

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Voilà le jugement d'un Savant, mais d'un Savant qui étoit homme

(7) On lit dans l'Hiftoire de l'Académie Françoife, édition in-4°. Tom. II. pag. 105.

Un jour que Racine étoit à Auteuil chez moi (c'eft Defpréaux qui parle) Tourreil y vint, & nous confulta fur un endroit qu'il avoit traduit de cinq ou fix façons, toutes moins naturelles, & plus guindées les unes que les autres. Ah le bourreau! il fera tant qu'il donnera de l'efprit à Démosthène, me dit Racine tout bas. Ce qu'on appelle efprit en ce fens-là, c'est précisément l'or du bon fens converti en clinquant.

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