Imágenes de páginas
PDF
EPUB

pas me réjouir qu'un deftin contraire m'ait mis en place pour affurer votre falut?

Penfez donc à vous, & à la Patrie : confervez vos perfonnes, vos femmes, vos enfants, vos biens: défendez l'honneur, la vie du peuple Romain: & ceffez, PERES CONSCRITS, de vous alarmer pour moi. Je dois espérer que les Dieux qui protégent Rome, voudront bien avoir égard à mes fervices. Mais fi la mort fe préfente à moi, elle me trouvera difpofé à la recevoir. Jamais la mort ne fauroit être, ni honteuse, pour qui a de la fermeté; ni prématurée pour qui a été honoré du Confulat; ni fâcheufe pour un homme fage.

Je ne pouffe pas cependant la dureté jufqu'à n'être pas ému de la douleur dont eft pénétré à mes yeux un frere qui m'eft cher, & à qui je le fuis. J'ai peine à foutenir les larmes que je vois répandre autour de moi. Je rentre dans le fein de ma famille, où je trouve une femme confternée, une fille faifie de frayeur; un fils, d'un âge encore fi tendre, dans qui Rome croit avoir comme un ôtage (4) de mon Confulat. Je vois

(4) C'est-à-dire, comme un gage de sa fidé

[ocr errors]

ici mon gendre, qui attend, non fans. une mortelle inquiétude, l'iffue de cette journée. Tous ces objets, il faut que je l'avoue, font impreffion fur moi. Mais ce qu'opere ma fenfibilité, c'eft que j'aime mieux fauver, au prix de mon fang, & la République, & ma famille, que de les voir englouties avec moi l'une & l'autre dans le même précipice.

Ainfi fongez, PERES CONSCRITS, aux intérêts de la République, & voyez quelles tempêtes fondront fur elle, fi vous ne les détournez. Il s'agit ici de prononcer fur la peine due, non pas à ce Gracchus, qui brigua une feconde fois la charge de Tribun du Peuple; non pas à cet autre Gracchus, qui, au fujet des terres dont il demandoit un nouveau partage, excita une fédition; non pas à ce Saturninus, par l'ordre de qui Memmius (5) fut affaffiné; mais à des gens qui fe tenoient dans Rome pour y mettre le feu, pour vous y égorger tous, pour y recevoir Catilina. On a leurs let

lité à remplir les devoirs d'un Conful. Alors fon fils, dont la naiffance eft rapportée dans la premiere de fes lettres à Atticus, étoit encore au berceau.

(5) Voyez Appien, de Bello Civ. liv. 1.

tres, leurs cachets, leur écriture, leur aveu. Ils foulevent les Allobroges, ils fubornent les efclaves, ils appellent Catilina. Ils méditent un tel carnage, qu'il ne puiffe refter perfonne pour déplorer l'extinction du nom Romain, & la chûte d'un fi grand Empire.

Voilà ce que les dénonciateurs ont rap. porté. Voilà ce que les coupables ont reconnu. Voilà ce que déja vous-mêmes vous avez jugé: foit en me remerciant, & dans les termes les plus honorables, d'avoir par ma vigilance, par l'affiduité de mes foins, manifefté cette affreufe conju ration: foit en donnant ordre à Lentulus d'abdiquer la Préture: foit en l'arrêtant prifonnier, de même que fes complices: foit en faifant rendre grâces pour moi aux Dieux immortels, honneur qui n'avoit été fait avant moi, qu'à des Guerriers: enfin, foit en décernant hier aux Envoyés des Allobroges, & à Vulturcius, de très-grandes récompenfes. Par-là, fans doute, vous avez bien fait voir que la condamnation de ceux qui font arrêtés nommément, étoit déja toute décidée.

Mais je vais, PERES CONSCRITS, vous expofer cette affaire tout de nou

veau; & reprendre vos avis fur la punition des coupables, après que j'aurai dit là-deffus ce que je dois en qualité de Conful.

Je voyois depuis long-temps, à la vérité, qu'il fe préparoit des mouvements parmi nous, & que la fureur s'emparoit de certains efprits: mais je n'avois pu me figurer que des citoyens fuffent capables d'aller fi loin. Préfentement, de quelque côté que vous penchiez, il faut fe déterminer avant la nuit. Vous concevez l'énormité du crime: détrompezvous, fi vous y croyez peu de perfonnes impliquées. On ne s'imagine pas jufqu'où la contagion s'eft répandue : elle n'a pas feulement infecté l'Italie, elle a paffé les Alpes, & s'eft fourdement gliffée dans plufieurs de nos provinces. Vous n'en arrêterez pas le cours en différant, en temporifant. Quelque parti que vous preniez, il doit être prompt.

Or, les deux opinions, qui jufqu'ici partagent le Sénat, font celle de Silanus, qui condamne les coupables à perdre la vie; & celle de Céfar, qui, excepté la mort, les condamne à toute autre peine.

Ils ont l'un & l'autre opiné, comme

il convient à des perfonnes de leur rang, & avec toute la févérité requise en pareil cas.

Pour (6) le premier, lorfqu'il ne juge pas qu'on doive laiffer un moment de vie à des fcélérats, qui ont voulu enfevelir le nom Romain, anéantir notre Empire: c'eft qu'en effet il voit que fouvent nos peres ont employé ce genre de peine contre de méchants citoyens.

Quant au fecond, il eft perfuadé que de foi la mort n'eft point une peine impofée aux hommes par les Dieux immortels que c'eft plutôt, ou une indifpenfable loi de la nature, ou la fin de nos travaux & de nos miferes que par cette raifon elle a toujours été foufferte tranquillement par les fages, fouvent même avec joie par des ames courageufes mais que certainement une prifon, & une prifon perpétuelle, eft une peine inventée exprès pour punir les grands crimes. Il faut, conclut de-là Céfar, tenir nos coupables en prifon, & les disperser dans les villes municipales.

(6) Silanus avoit opiné le premier, parce qu'il étoit Conful défigné. On peut voir AuluGelle, liv. IV, ch. 10, fur l'ordre qui s'obfervoit dans le Sénat Romain.

« AnteriorContinuar »