Imágenes de páginas
PDF
EPUB

CHAPITRE X.

L

[ocr errors]

(1) Lib. de

Des Sacrifices & des Vi&times.
E Sacrifice est un acte de Religion, par lequel l'hom-

me reconnoît la Divinité de celui à qui il l'offre, prétend l'honorer de la maniere la plus authentique, le remercier des biens qu'il croit en avoir reçus , & lui en demander de nouveaux. Dans les premiers temps du Paganisme , le culte qu’on rendoit aux

Dieux étoit très-Simple : les Egyptiens , si nous en croyons Theophraste, cité par Porphyre (1), offroient Abit. ap. Eur. Prep. Ev. liv. anciennement à leurs Dieux, non de l'encens & des par

fums , mais de l'herbe verte qu'ils cueilloient avec les mains, & qu'ils leur presentoient comme les premieres productions de la nature. Ovide peint très bien la simplicité de ces premiers Sacrifices : L'encens , dit-il, n'étoit point encore venu des bords de l’Euphrate, ni le costus de l'extrémité de l'Inde. On ne connoisoit pas encore le Safran, a on se contentoit de metire fur l'autel de l'herbe ou du laurier.

Thura nec Euphrates, nec miserat India costum,

Nec fuerant rubri cognita fila croci.

[ocr errors]

liv. I.

Ara dabat fumos herbis contenta Sabinis, (2) Fait.

Et non exiguo laurus adufta foco (2). Le même Theophrafte ajoute qu’on joignoit la libation à ces anciens Sacrifices; c'étoit de l'eau sans doute qu'on répandoit à l'honneur des Dieux, car les Egyptiens dont il parle, ne se servoient point d'autre liqueur, comme nous le dirons dans la suite. Pline, Macrobe, Plutarque, Denys d'Halicarnasse , & Thucydide, parlent souvent de la simplicité des Fêtes & des Sacrifices des anciens Egyptiens , des Grecs & des Romains

comme on peut le voir dans Vossius, qui les a cités pour prou(3) De Orig. ver cette verité (3). & progres.

Cette premiere simplicité dura très-long-temps, & il y eut

Idol.

des lieux où elle subsista toujours. Pausanias (1) parlant d'un au- (1) La Are; tel d'Athenes, consacré à Jupiter le Grand, dit qu'on n'y offroit rien d'animé, & qu'on se contentoit d'y faire de simples offrandes, sans se servir même de vin dans les libations. Cette coutume venoit de Cecrops , lequel en reglant le culte des Dieux & les ceremonies qu'il avoit apportées d'Egypte dans la Grece, avoit ordonné qu'on ne facrifiât rien qui eût vie, & qu'on se contentât d'offrir de simples Gâteaux,

ainsi que nous l'apprenons du même Auteur (2).

(2) In Arc. Comme l'on facrifioit les mêmes choses dont on se nourrissoit , lorsqu'aux herbes on commença à substituer le pain, on employa dans les Sacrifices de la farine & des gâteaux qu'on pétrissoit avec un peu de sel. Horace fait allusion à cette coutume :

Non fumptuofa blandior hoftia

Mollibit aversos Penates
Farre pio, & saliente mica (3).

(3) Liv. 3. On joignoit à ces Sacrifices les fruits de la terre, le miel,

le miel, od. 23. l'huile , le vin ; mais lorsqu'on vint dans la suite à se nourrir de la chair des animaux, on commença aussi à en immoler en l'honneur des Dieux : car il y a toujours eu un rapport marqué, entre la nourriture des hommes & la matiere des Sacrifices, puisque la Loi ordonnoit qu'on en mangeât une partie, & qu'ils étoient toujours suivis du festin, comme on le verra dans la suite.

Il seroit difficile de décider en quel temps commença parmi les Payens, l'usage des Sacrifices sanglans. On ne prendra pas pour garant de cette découverte Ovide , qui prétend que la truye fut la premiere Victime animée qu'on offrit à Cerès, à cause des ravages que cet animal fait dans les champs. Cerès fut la premiere qui prit plaisir à voir couler le sang d'une truye, pour venger par la mort de cet animal, les ravages qu'il fait dans les champs :

Prima Ceres avidæ gavisa est fanguine porcæ ,
Ulta suas meritæ cæde nocentis opes (4)

(4) Faft. Lz, Homere nous apprendra du moins que l'usage de ces fortes

Od

[ocr errors]

Arc.

de Sacrifices'étoit commun du temps de la guerre de Troye, & je ne crois pas que nous ayons d'exemples plus anciens.

Je sçais que Pausanias parle de la Victime humaine que Ly! !) Voyez caon offrit à Jupiter Lycæus (1); que les Auteurs des ArgoPausanias , in nautiques disent que les Heros de la Toison d'or avoient mis

dans leur Navire une Hecatombe, pour l'offrir à Apollon: qu'ils parlent d'un Sacrifice de bêtes fauves prises à la chasse , que ces mêmes Heros immolerent à la place des autres animaux; mais ces autorités sont moins respectables qu'Homere, le plus ancien des Poëtes, & dès-là, plus proche des événemens qu'il racontoit.

Quoi qu'il en soit, on ne sçauroit douter que l'usage des Sacrifices sanglans ne soit très-ancien dans le Paganisme, s'il est vrai, comme l'ont avancé quelques Peres de l'Eglise , que Dieu n'agréa ces sortes de Sacrifices, & que Moyse ne les ordonna aux Ifraëlites que pour les empêcher d'en offrir aux Dieux , comme le pratiquoient les Nations voisines. Mais cette idée n'est nullement exacte , & il est certain que dans la vraie Religion, ces Sacrifices sont aussi anciens que le monde, puisque pendant que Caïn offroit à Dieu les fruits de la terre,

à Abel lui facrifioit des Victimes prises dans ses troupeaux : Factum est autem .... ut offerret Cain de fructibus terræ munera Domino. Abel

quoque obtulit de primogenitis gregis sui , & de adipibus eorum (2). Noé au sortir de l'Arche, offrit à Dieu un Sa(2) Gen. v. 3. & 4.

crifice de tous les animaux purs : Et tollens de cunétis pecori

bus ea volantibus mundis obtulit holocaustum super altare (3). Or (3) Gen. 8.

comme l’Idolâtrie n'est qu'une corruption de la vraie Reli-
gion, il n'est pas douteux qu'elle en ait pris les pratiques, &
en particulier l'usage des Sacrifices sanglans , & cela , dès-
les premiers siécles. Cependant il n'en est pas moins vrai qu'il
y eut des Pays où cet usage ne fut pratiqué que fort tard
& qu'on ne l'y recut qu'avec une repugnance , que le fait
que je vais raconter, marquoit assez. Parmi les Atheniens le
Victimaire , après avoir frappé l'animal qui devoit être immo-
lé, étoit obligé de s'enfuir de toutes ses forces : on le suivoit
& pour n'être pas arrêté, il jettoit la hache dont il s'étoit servi,
comme étant seule coupable de la mort de l'animal qu'on al-
loit immoler. Ceux qui le suivoient, se faisissoient de cette hache,

&

[ocr errors]

4.

V. 20.

[ocr errors]

& lui intentoient un procès. Celui qui en prenoit la défense, alleguoit qu'elle étoit moins coupable, que le Remouleur qui l'avoit aiguisée; le Remouleur pris à partie , jetroit la faute sur la pierre qui avoit servi à l'aiguiser , ainsi de suite ; ensorte que le procès ne finissoit jamais ; ceremonie ridicule à la verité, mais qui prouvoit l'aversion que les Atheniens avoient

pour les Sacrifices fanglans. Mais il est bon

de remarquer, que dans le temps même qu'on immoloit des Victimes vivantes, on n'avoit pas oublié l'ancienne forme des Sacrifices, qui ne consistoient qu'en herbes , en sel, & en farine, & on l'employoit toujours comme las plus propre à appaiser les Dieux ; ce qui fait dire à Horace:

Te nihil attinet
Tentare multâ cæde bidentium (1).

(1) Lir. Ainsi, au rapport de Feftus & de Servius, on jettoit toujours Od.2 3. de la farine & du sel sur les Victimes, sur le feu , & sur les couteaux sacrés. Sal es far, quod dicitur mola falfa, quâ ego frons victimæ , foci, e cultri asperguntur (2). Numa Pompilius, . (2) Servius selon Pline, avoit même interdit aux Romains les Vi&times in 2. En. sanglantes , & leur avoit défendu tout autre facrifice , que ceux où l'on employoit les fruits, le sel, & la farine (3). Denys

(3 ) Plin. l. d'Halicarnasse ( 4 ) semble attribuer à Romulus, ce que nous 18.ch. 7;

(4) Liv, 2. venons de dire de Numa , & il ajoute, que cet usage duroit encore de son temps, quoiqu'on y eût joint celui des Sacrifices sanglans. Plutarque nous fait remarquer qu'il y avoit des Dieux parmi les Romains, entre autres le Dieu Terme , l'égard desquels on conservoit toujours l'usage ancien, de ne leur rien offrir d'animé.

Enfin, on porta dans la suite la superftition, jusqu'à immoier des Victimes humaines. On ne sçait pas qui a été le premier auteur de ces Sacrifices barbares; mais que ce soit Chronos, ou Saturne, comme on le trouve dans le Fragment de Sanchoniathon , ou Lycaon, comme Pausanias semble l'insinuer, ou quelqu'autre, il est sûr que cette barbare coutume passa chez presque tous les Peuples connus. Les peres euxmêmes , poussés par une aveugle fureur, immoloient leurs enfans, & les brûloient au lieu d'encens. Ces horribles sacriTome I.

Hh

à

و

ch: 20.

[ocr errors]

liv. I.

fices, prescrits même par les Oracles des Dieux, étoiene connus dès le temps de Moyse, & faisoient partie de ces abominations que ce faint Législateur reproche aux Amorrhéens.

Les Moabites immoloient leurs enfans à Moloch, & les (1) Levit. faisoient brûler dans le creux de la Statue de ce Dieu (1). Se

lon Denys d'Halicarnasse (2) on sacrifioit des hommes à Sa(2) Liv. s.

turne, non-seulement à Tyr & à Carthage, mais dans la Grece

même & dans l'Italie. Les Gaulois, si nous en croyons Dio(3) Liv. 3.

dore de Sicile (3), immoloient à leurs Dieux leurs prisonniers de guerre; ceux de la Tauride , tous les étrangers qui y abordoient. Les habitans de Pella , facrifioient un homme à Pelée, Ceux de Tenuse , ainsi que le raconte Pausanias , offroient tous les ans une fille vierge au Génie d'un des Compagnons d'U

lisse qu'ils avoient lapidé ; & Aristomene Messenien, immola (4) Geogr. pour une seule fois, trois cens hommes. Strabon (4) parle de

ces Sacrifices abominables, offerts par les anciens Germains. (s) Orat. Saint Athanase (5) dit la même chose des Pheniciens & des contra Gentes. Crétois, & Tertullien, des Scythes & des Afriquains. On

voit dans l'Iliade d'Homere, douze Troyens immolés par Achille, aux manes de Patrocle. Enfin, Porphyre fait un long dénombrement de tous les lieux où l'on immoloit autrefois des hommes, entre lesquels il met Rhodes , l'Ile de Chypre, l'Arabie, Athenes, &c.

De tous ces témoignages joints ensemble, & de plusieurs autres qu'il est inutile de rapporter,

rapporter, il resulte

il resulte que les Pheniciens , les Egyptiens , les Arabes, les Chananéens , les habitans de Tyr & de Carthage; ceux d’Athenes & de Lacedemone, les Ioniens, toute la Grece , les Romains & les Scythes; les Albanois, les Allemans, les Anglois, les Espagnols, & les Gaulois , étoient également plongés dans cette horrible

superstition. (6) Mem,

Feu M. l'Abbé de Boissi, dans une Differtation qu'il lut å de l'Acad. des l'Académie des Belles Lettres , & dont l'extrair est imprimé, Belles Lettres,

(6) rapporte l'origine de la barbare coutume d'immoler des hommes, à une connoisfance imparfaite du Sacrifice d'Abraham. Les Chananéens, dit-il, les Amorrhéens & les autres Peuples voisins des lieux où ce faint Patriarche avoit passé fa vie, entendirent fans doute vanter le zele & la fermeté de

tom. I. p. 47•

« AnteriorContinuar »