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Ces leçons vous ont-elles révfli feion vos desirs ? Confirmez-les

en apprenant à vos Eleves à mépriser les dangers & les douleurs légeres de l'enfance. Voyez d'un sang froid apparent toutes leurs chutes ; vous les accoutumerez enfin à juger de leur

secouant avec vivacité, je diffipe entiérement cet objet de terreur panique.

Il falloit voir, mon retour, l'empreffement avec lequel mes camarades me demandoient raison de ce phenomene , & la tranquillité avec laquelle je leur expliquai comment, les parties homogênes s'attirant, les huiles & les graisses de quelque cadavre avoient dû former dans l'air l'effigie du corps dont elles s'étoient détachées , & avoient pris feu par l'action de l'air brûlant qui les envia ronnoit. Je leur fis là-dessus l'expérience de quelques fleurs, dont les fucs exprimés dans un verre d'eau , vont former au centre de la liqueur l'effigie des fleurs auxquelles ils ont appartenu.

Mes expériences & mon petit raisonnement diffi perent fi bien leur terreur puérile, que pendant près d'un mois ils alloient chaque nuit exaininer ce qui se pasfoit dans le cimetiere, & s'afilia geoient de ne pas revoir de pareils phénoineAes, &c.

mal , comme ils croyent que vous en jugez vous-même. L'enfant à terre, tout le mal est fait. En courant d'un air effrayé pour le relever & le soigner , vous n'empêchez pas que le mal existe , & vous encouragez l'enfant à avoir peur, à crier , & à se lamenter pendant des heures entieres; tandis que ceux qui tombent à la campagne, & qui n'ont aucun témoin de leur chute , ne font qu'un cri & se relevent. Qui n'a pas été plus d'une fois témoin des chutes & de l'intrépidité des enfans, que la haine mal-entendue, autant que dénaturée, de certaines meres prétend négliger ? On ne s'apperçoit de leur chute que parce qu'on les voit à terre ; ils se relevent sans aucun cri, qu'ils savent être inutile ; ils efluyent tranquillement leur fang, & continuent leurs jeux, comme fi rien n'étoit. Ces enfans s'accoutumant ainsi à fouffrir courageusement les légeres blessures, il s'endurciffent à la fin , & font presque insensibles aux coups qui renversent & détruisent leurs freres élevés dans la délicatesse & accous

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tumés à trembler à la moindre piquure d'une épingle , ou au choc du plus petit atôme.

Je n'ignore pas que, malgré toutes nos précautions, nous ne donnerons aux hommes, que nous voulons rendre heureux , qu'un certain degré de forces, & une mesure bornée de facultés , au-delà de laquelle leurs desirs peuvent s'étendre & les rendre malheureux. Que faire pour obvier à ce grand mal? Les accoutumer de bonne heure à reprimer leurs defirs, Ceux qui appétent peu,

dit Plutarque dans Amiot , ne peuvent manquer de beaucoup. Nous ne négligerons donc rien pour mettre un parfait équilibre, s'il est possible, entre leurs desirs & leurs facultés. Je veux dire que nous ne leur accorderons absolument rien que ce qui leur sera nécesaire. . Mais il est une maniere d'accorder , & une façon de refuser , qu'il faut suivre avec une constance, qui ne demande pas peu de courage.

Que je hais ces Instituteurs qui n'accordent rien à leurs éleves , qu’à force

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d'être priés ! Ils croyent se les attacher par cette voie. Erreur mes amis. Au lieu de former ces enfans à la reconnoiffance vous leur donnez mauvaise idée de vous : les uns , en doutant de votre bonté

apprennent à être durs & infenfibles ; les autres, croyant fermement que vous vous laissez vaincre par les importunités, seront importuns par intérêt , & ils vous feront perdre la tête. Voulez-vous accorder un bienfait ? Ne lui ôtez pas son prix en le faisant acheter par des prieres , accordez-le à la premiere demande. Avezvous intention de refuser, n'ayez qu'une parole. Les enfans n'auront pas essayé inutilement cinq, ou fix fois d'ébranler votre constance, qu'ils ne feront plus des efforts, dont ils connoissent l'inutilité. C'est par cette fermetė que j'ai gouverné pendant plusieurs années cinquante jeunes Gentilshommes , avec la même aisance que j'en aurois conduit un seul. On m'envoyoit ordinairement cinq ou fix éleves pour me

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demander un plaisir. Qu'a-t-il dit ? demandoit la troupe qui étoit dans l'attente. Il a dit : Non. Tout est dit , repliquoit la bande , & on se remettoit au travail , sans recourir au murmure , qu'on savoit n'aboutir à rien.

Si je hais les Instituteurs qui se font prier pour accorder à leurs éleves ce dont ils ont besoin , je déteste , j'abhorre ceux qui prétendent les

gouverner par

les

coups. Les barbares réussissent : & leur succès eft rapide. Dans peu de jours ils forment de stupides esclaves ; & c'est ce qu'ils appellent dompter un caractere : terme vrai par l'allusion qu'il fait à la maniere dont on forme les animaux. Je sais que la verge peut arrêter la main qui fait le mal, ou forcer un enfant à étudier avec dégoût , mais elle ne fauroit corriger la volonté dont les passions croissent toujours en proportion des obstacles qu'elles rencontrent pour un temps, & qui se débordent ensuite avec fureur , comme un torrent gonAé contre la barriere qu'on lui a oppos

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