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fe prit lui-même d'eftime. On croira fans peine qu'il fut bien fenfible au plaifir de voir avec quelle fagacité Sainville avoit démêlé le caractère de Dorival. Il est bien naturel d'applaudir de toute fon ame au fuccès des leçons qu'on a données ; & cet attrait devint fi favorable à Dorival, que de ce moment il fe lia plus intimement que jamais, & de l'aveu de fon oncle, avec l'aimable Sainville.

Celui-ci fit de fon mieux cependant pour détruire dans fon ami cette défiance exceffive qu'il portoit dans la fociété ; il ne put y réuffir: l'ame de Dorival lui fut entièrement ouverte; mais elle refta toujours fermée, hors pour Arifte & pour lui.

Le temps des exercices, dont les deux amis avoient également bien profité, finit. Une première charge de magiftrature mit Dorival à portée d'obtenir, quelques années après, celle que fon père vouloit lui céder. Ce père, dont les affaires alors fe trouvoient très-embarraffées par la perte d'un grand procès, crut pouvoir en réparer le défordre en mariant fon fils à l'unique héritière d'un homme de finance, dont la magnifi

cence & la richeffe apparente éblouiffoient les yeux. Dorival, malgré la défiance naturelle, n'eut point d'objection à faire à fon père, & n'imagina pas de le preffer pour prendre des mefures qui puffent affurer fa fortune. Il avoit déja vu celle qu'on lui deftinoit: l'abbeffe du couvent où elle avoit été élevée, avoit fait une peinture de l'ame & du caractère de cette jeune perfonne, qui s'étoit gravée dans un cœur où fes charmes l'étoient déja. Le mariage s'accomplit, Dorival fut heureux; & pendant la première année de fon mariage, rien ne put troubler fon bonheur, que de n'en avoir pas Sainville pour témoin.

La guerre qui venoit de fe rallumer, l'avoit arraché des bras de fon oncle & de fon ami. Le régiment de cavalerie où Sainville avoit une compagnie étoit de l'armée d'Italie, & nul officier n'obtint la permiffion de revenir paffer l'hiver en France. Sainville n'eut garde d'employer le crédit de fa famille pour obtenir un congé ; le général de l'armée Françoife, ancien ami de fes proches, ayant appris qu'il s'étoit diftingué dans plufieurs détachemens, & fa

chant des ingénieurs & des commandans de l'artillerie, que Sainville, pendant les jours qu'il n'étoit pas de fervice, fuivoit leurs travaux avec application, & leur avoit prouvé qu'il poffédoit la théorie la plus éclairée de leur fervice, ce général se fit un plaifir de se l'attacher, en le nommant aide-majorgénéral de fon armée. Ce fut dans ce nouvel emploi que Sainville déploya fes connoiffances & les grands talens qu'il avoit pour la guerre; & fur le compte que la cour reçut de la capacité dont il avoit donné des preuves pendant l'hiver où l'armée Françoise avoit eu prefque toujours les armes à la main, Sainville au commencement de la campagne fuivante, fut nommé colonel d'un régiment d'infanterie qui venoit de perdre le fien. Cette grace obtenue dès fa feconde campagne, & avec tant de diftinction, l'attacha tellement à fon fervice, que refufant les congés qui lui furent offerts, & réfiftant aux lettres de fon oncle qui l'appeloit, il donna le bon exemple de ne point quitter fon corps pendant toute la guerre.

Quatre campagnes d'hiver & d'été qu'il fit en Italie, lui donnant les occa❤

fions de joindre la pratique à la profonde théorie qu'il avoit acquife avant la guerre, le général, à fon retour, se fit un honneur de le préfenter lui-même au roi, comme le colonel de fon armée qui s'étoit le plus diftingué par fa valeur, & celui dont les talens décidés devoient devenir un jour les plus utiles à fon fervice. Le meilleur des maîtres crut devoir à l'exemple que Sainville avoit donné, comme au fang de fon père répandu pour fon fervice, de l'élever au grade de brigadier; & fes égaux renfermant leur jaloufie dans leur cœur, n'ofèrent en murmurer.

Ce fut avec les tranfports de la joie la plus vive, qu'Arifte & Dorival reçurent Sainville dans leurs bras. Mais quelle fut la douleur de Sainville, lorfqu'il apprit tous les malheurs qui venoient de frapper à-la-fois un ami qu'il regardoit comme fon frère !

Le beau-père de Dorival révoltoit le public, depuis plufieurs années, par le luxe & le fafte qu'il portoit à l'extrême plufieurs aventures fcandaleufes, quelques traits d'infolence qui venoient d'offenfer plufieurs grands de l'Etat, avgient déterminé le gouver

nement à le fufpendre de fes fonctions, & à lui faire rendre compte de fa geftion. Des commiffaires furent nommés pour, examiner & fes papiers qui fe trouvèrent en défordre, & l'état de fes caiffes prefque totalement épuifées. L'ordre étoit déja donné de le faire arrêter; mais, le jour même qu'on envoya pour l'exécuter, on le trouva mort dans fon lit; & le rapport que l'on fit de l'état dans lequel on l'avoit trouvé, donna les plus forts indices que l'opium avoit terminé fes jours. Tous fes biens furent faifis, & les fommes immenfes dont il fe trouvoit redevable au roi, les abforbèrent en entier.

Le père de Dorival avoit eu l'impru dence de laiffer la dot de fa belle-fille entre les mains de fon père; elle fut perdue fans reffource; & n'en trouvant aucune lui-même pour liquider des dettes immenfes, dont la plus grande partie étoient hypothéquées fur fa charge, il fut obligé de la vendre; & fon malheureux fils, généralement eftimé & plaint dans fon corps, perdit toute efpérance dans un état qu'il avoit embraffé malgré lui.

Le coup dont le père de Dorival fut

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