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frappé lui coûta la vie ; le désespoir d'avoir détruit la fortune de fon fils par fon imprudence, glaça fon fang dans fes veines; une attaque d'apoplexie mit fin à fes malheurs.

L'ame forte de Dorival fupporta des coups fi terribles fans en être ébranlée : un feul fentiment l'occupoit alors toute entière; il adoroit fa femme, elle le méritoit. Une fille étoit déja le gage de leur amour: fes foins les plus tendres redoublèrent pour cette époufe aimée : nulle plainte fur la conduite de fon père ne fortit de fa bouche. Ne nous refte-t-il pas, lui dit-il, le plus grand de tous les biens, puifque nous nous aimons? Je ne defirois une grande charge & des richeffes que pour vous donner un rang digne de vous, & vous rendre heureufe; je ne vous demande que d'oublier le fort qui vous étoit destiné, de vous accoutumer à la médiocrité de notre fortune, & de partager toujours les fentimens qui m'attachent à vous. Confolez-vous, chère époufe: vous voyez que je ne peux plus refter dans le fed'un corps rang où je devois occuper le premier: il me reste une petite terre que je peux liquider par la ventę

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de ma charge: nous irons l'habiter; nous fuirons les premiers un monde qui nous fuiroit certainement dans notre difgrace. Occupés délicieusement d'élever cette enfant, de nous aider mutuellement & de nous aimer, croyez que le vrai bonbeur habitera plus conftamment fous l'humble toit de notre petite retraite, que dans ces hôtels où l'or & la pourpre attirent à peine les regards de leurs poffeffeurs. L'épouse de Dorival ne put répondre que par fes larmes, à tout ce que la générofité, le courage & l'amour venoient de lui dicter.

C'eft dans le temps où Dorival venoit de vendre fa charge, & qu'il étoit prêt à fe retirer dans fa terre, que Sainville étoit arrivé de l'armée. Ce ne fut point par la bouche de fon ami qu'il fut tous les malheurs dont il devoit être accablé; il ne trouva dans fes yeux & dans fon cœur que la joie de le revoir après une fi longue abfence. Ce fut par le public que Sainville apprit en frémiffant, quel étoit l'état préfent de Dorival: s'il l'eût fu plus tôt, il eût facrifié fans regret toute fa fortune pour réparer fes pertes, & lui conferver la charge à

laquelle il pouvoit prétendre: mais il n'étoit plus temps; & connoiffant fa fermeté d'ame, & les réfolutions inébranlables qu'elle lui faifoit prendre, il ne s'occupa que d'adoucir l'amertume de fon fort. Il rendit à fa vertueufe épouse les respects & les foins les plus tendres. Chère enfant, dit-il en prenant dans fes bras fa fille qu'elle avoit nourrie elle-même, c'eft un fecond père qui te jure de t'aimer & de t'en fervir toujours. Sainville trouva facilement les moyens d'arrêter encore Dorival pendant quelques mois à Paris : c'eft avec la plus vive douleur qu'il voyoit l'impoffibilité de rétablir fa fortune : il le connoiffoit trop fier pour ofer lui rien offrir; mais, profitant du délai qu'avec adreffe il avoit fu mettre à fon départ, il envoya fecrettement un homme fûr au château que Dorival avoit pris le parti d'habiter; & cet homme exécutant avec autant d'induftrie que de zèle les ordres de fon maître, il fit réparer, approprier l'habitation de Dorival: il y fit bâtir en diligence une petite aile. Tout fut meublé dans la plus grande fimplicité; mais rien ne fut négligé dans tout ce qui pouvoit la rendre propre &

commode. Le vieux concierge jura de fuivre les inftructions qu'on lui donnoit, & de dire que le père de Dorival l'ayant laiffé le maître depuis quelques années d'employer les revenus de cette terre à rendre la maison habi table, il s'étoit occupé fidèlement à la mettre en état de recevoir fes maîtres.

Lorsque l'homme que Sainville avoit chargé de fes ordres fut de retour, celui-ci ne combattit plus le projet que Dorival avoit fait de quitter la capitale. Hélas! cet ami trop infortuné n'avoit pas encore éprouvé tous les malheurs qui le menaçoient, & les plus grands de tous étoient prêts à le frapper.

L'époufe de Dorival cachoit en vain au mari le plus tendre, le défefpoir fecret qu'elle ne pouvoit combattre, & qui, depuis la mort de fon père, altéroit les fources de fa vie. Les rofes de fon teint començoient à difparoître: fes yeux, fans ceffe obfcurcis par les larmes, perdoient de leur éclat; mais fon époux ne s'en appercevoit pas. Il trouvoit toujours dans fes regards la même expreffion, la même tendreffe, & le plus grand bonheur qui pût lui faire

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oublier fon infortune. Cependant une toux sèche que fon épouse ne pouvoit pas toujours lui cacher, porta les premières alarmes dans fon ame: il crut que l'air de la campagne lui feroit du bien, & dit à Sainville, qu'il croyoit ne devoir plus différer fon départ. Celui-ci vit à regret fon ami prendre un parti qu'il regardoit comme dangereux : alarmé de l'état dans lequel il voyoit de jour en jour dépérir l'époufe de Dorival, il avoit amené chez elle en fecret le plus habile médecin de la capitale, qui, fur des indices frappans avoit décidé qu'elle étoit en danger de tomber dans une phthifie mortelle, & que le lait qu'elle avoit voulu donner à fon enfant dans un temps fi douloureux pour elle, avoit altéré fa poitrine. Cependant, avoit ajouté le médecin, l'air & falutaire de la campagne, un régime doux pourront la rétablir. Sainville ne put fe réfoudre à porter un coup mortel dans le coeur de fon ami : Partez, lui dit-il, mais permettezmoi de vous fuivre; c'eft à l'amitié à confacrer les premiers temps de votre retraite, & je ne ferai tranquille que lorfque je vous verrai en état de la fupporter.

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