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Ils partirent; & ce fut Sainville qui choifit pour gouvernante à l'enfant une veuve vertueufe & très - inftruite qu'il connoiffoit depuis long-temps, & dont il foulageoit l'indigence par fes libéralités. Dorival fut bien furpris en arrivant dans fa nouvelle demeure qu'il n'avoit jamais vue, & dont il s'étoit fait une idée relative au peu de foin que fon père avoit toujours eu de fes biens. Il eut peine à croire, en la trouvant auffi commode, auffi bien tenue, que ce fût celle qui lui reftoit pour tout bien. Le vieux concierge détruifit fes premiers foupçons, car Dorival avoit toujours le foible d'en former trop facilement. Il lui dit, avec l'air de la plus grande naïveté, ce qu'on avoit prescrit de lui faire dire; & le premier mouvement de Dorival fut de le louer, de le remercier, & de lui donner toute fa confiance: c'eft ce que Sainville defiroit. Ce concierge, admirant fa tendreffe & fa générofité pour fon ami, fuivoit en fecret tous fes ordres. Le cellier fe trouva plein d'un vin excellent, qui paffa pour être le vin du crû. Le grenier, l'office étoient remplis de même par une bonne récolte de belles vaches de Suiffe

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paffèrent pour avoir été élevées par fes foins dans la maifon ; & lorfque Dorival lui demanda l'état des biens qu'il faifoit cultiver, le bon & honnête concierge ne fe fit point un fcrupule de porter au double les revenus qu'il en tiroit.

Lorfqu'après de grands maux, ou moraux, ou phyfiques, nous éprouvons un adouciffement inefpéré, l'ame qui cherche fans ceffe le bonheur, jouit avec bien plus de fenfibilité. Ce premier bienfait de la fortune ou de la nature, semble en annoncer de nouveaux. L'idée des malheurs & des fouffrances paffées pèfe moins fur elle, & l'ouvre à l'efpérance. Les réflexions accablantes ceffèrent d'affliger Dorival; il ne vit plus que la tranquille félicité dont il alloit jouir, & ne fit aucun effort de courage pour se foumettre à la médiocrité de fa fortune. Il vit qu'une honnête aifance lui reftoit. Il aimoit, il étoit aimé par une époufe adorée & par un véritable ami. Mes jours vont couler dans la paix, lui difoit-il; ne me plaignez point d'avoir perdu tout ce qui peut enfanter les preftiges qui font fi chers au plus grand nombre des hommes. C'est

ici que je me trouve vraiment maître de moi-même; c'eft ici que cette enfant qui m'eft fi chère, recevra les foins & les leçons d'une mère vertueufe, & d'un père dont l'attention journalière fera d'écarter loin de fes yeux, de fon efprit & de fon cœur, tout ce qui pourroit le féduire & lui donner de fauffes idées de la félicité. Je ne détruirai point la fenfibilité dans fon coeur, mais je faurai la porter fur des objets qui ne pourront lui nuire, & le nom d'amour & d'amant lui feront inconnus. Je ferois bien fâché de l'élever dans une ignorance humiliante; mais elle ne lira jamais aucun livre qui puiffe déranger le systême que je me fuis formé pour éclairer fon efprit, fans que rien puiffe porter atteinte à la tranquillité de fon ame. Elle ne fera pas affez riche pour que je puiffe efpérer de former pour elle une alliance convenable : la feule reffource que j'ai donc pour la rendre heureuse, c'eft de la préserver de tout ce qui pourroit troubler fa tranquillité, jufqu'à l'âge où les paffions fe taifent, & dans lequel l'ame jouit pleinement de la douce épreuve qu'elle a faite de fon calme & de fa raifon.

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Sainville ne put qu'applaudir au fyftême que fon ami formoit pour l'éducation de fa fille; il en fut frappé.

Qu'il est heureux en effet, dit-il en soi-même, de pouvoir s'occuper fans ceffe d'un foin auffi touchant, fans courir rifque d'être contredit par un monde frivole ou corrompu ! L'affiduité de ce foin va remplir une grande partie des momens de fa vie; une femme aimable en embellira tous les autres. Pendant les deux premiers mois que Dorival & fon époufe. paffèrent dans leur nouvelle retraite, la fanté de cette femme aimable parut fe raffermir ; elle reprit une partie de fa gaîté; la beauté de la faifon, les foins de fon petit ménage champêtre, l'embelliffement & la culture de fon jardin, fon amour maternel pour fa charmante enfant, qui commençoit à marcher feule, & dont les lèvres vermeilles appeloient & baifoient à tous momens fa maman, tout contribuoit à diffiper en partie les cruelles réflexions qui l'avoient accablée. Mais, hélas! elles ne pouvoient entiérement fe détruire: l'idée d'avoir été la cause innocente de la perte de l'état de Dorival, la mort funefte de fon

père, l'opprobre dans lequel la mémoire de ce père étoit reftée, tout fe retraçoit fouvent à fa penfée, & ce n'étoit jamais fans que fon coeur en fût cruellement oppreffé. Sainville, après avoir donné deux mois aux foins les plus tendres de l'amitié, fut obligé de retourner à la cour, en fe féparant des personnes qu'il aimoit le plus tendrement. Il fe flatta que fon ami s'étant fait une douce habitude de fon état, il alloit le laiffer plus tranquille: il étoit d'ailleurs prefque fans alarmes fur la fanté de madame Dorival, & il avoit déja vu l'un & l'autre commencer l'éducation de leur enfant, felon le fyftême qu'ils s'étoient fait. Aucun tableau, nulle eftampeo ù ces méchans enfans qui portent des traits & des ailes font représentés, ne pouvoit frapper les yeux de leur petite Zélie; c'est le nom qu'elle avoit reçu d'eux. Cette féparation cependant fut bien douloureufe; malgré toute la fermeté de Dorival, fes yeux fe remplirent de larmes. Son époufe, par un mouvement involontaire, élève Zélie dans fes bras, la remet dans ceux de Sainville. Quelque événement qui puiffe arriver, cher Sainville, lui dit-elle avec véhémence, & les yeux

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