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faire les perquifitions ufitées; mais, apprenant qu'un homme de grande qualité l'occupoit en ce moment, il eut pour Sainville tous les égards qu'il lui devoit : il avertit même celui-ci qu'il connoiffoit & refpectoit depuis longtemps, qu'ayant lu la plainte avec les charges & les informations la condamnation de Dorival la fuivroit de près; que fes biens confifqués feroient faifis fur le champ par la juftice, & qu'il feroit prudent qu'il fe retirât de ce château le plus promptement avec tout ce qui lui appartenoit, & les gens qu'il voudroit emmener.

Sainville remercia le lieutenant, & n'héfita pas à fuivre fon confeil. Il fit emballer les papiers de Dorival, ce qui lui reftoit de plus précieux, & tout ce qui pouvoit être à l'ufage de Zélie. Le chirurgien reçut un don confidérable, l'ayant affuré qu'il n'avoit plus rien à craindre. Il repartit pour Paris, avec ordre de porter des nouvelles de Sainville à fon oncle, & de l'affurer que dans quinze jours il feroit auprès de lui.

Sainville poffédoit en Normandie une belle terre bien bâtie, dont les jardins Tome IV.

I

& le parc, entourés de murs élevés, avoient été plantés & embellis par le célèbre le Noftre. Ce château n'étoit qu'à la distance de vingt lieues de l'habitation de Dorival: dès que le chirurgien, auquel il n'avoit pas voulu communiquer fes projets, fut parti pour Paris, il fe rendit dans ce beau féjour avec madame Berrard, la petite Zélie & le bon homme Cléante; il avoit reçu le ferment de ces deux fidèles fervi-. teurs, de garder le filence fur la naiffance de Zélie, & même de ne rap-. peler jamais le nom de fon père à cette enfant.

Sainville s'occupa pencant les premiers jours, de tout ce qui pouvoit rendre cette habitation auffi commode. qu'elle étoit agréable; il fe garda bien de rien changer aux jardins, il refpecta l'ouvrage d'un grand homme, & ne défigura point par des colifichets l'ensemble noble & riant que le goût éclairé de le Noftre leur avoit donné. La feule chofe qu'il fe permit', ce fut d'élever bien plus haut une ancienne cascade à moitié ruinée; les blocs bruts de granite. qu'il fit apporter pour la conftruire, les arbres étrangers qu'il planta fur les

bords, le faule parafol dont les branches longues & pliantes fe recourboient, & plongeoient leur feuillage jufques dans le canal formé des eaux de cettecascade, tout s'y réunit pour lui don-, ner un air majeftueux & pittorefque. Il couronna le faîte de cette cascade par un petit temple antique qu'il voulut, en mémoire de Dorival, confacrer à l'amitié. Les entours de ce temple restèrent agreftes; & fon abord ombragé de toutes parts, fembloit annoncer que le filence & la folitude font auffi chers à l'amitié qu'à l'amour.

Sainville, après s'être bien tendrement occupé de tout qui pouvoit être utile à l'enfant de fon ami, la laiffa dans les bras d'une feconde mère, en la confiant à madame Berrard; & Cléante érigé lui comme intendant & maître en fon abfence, n'eut d'autre ordre que de fe conformer à ceux que madame Berrard lui donneroit pour Zélie; il les embraffa tous les trois bien tendrement, & partit pour Paris.

par

Son premier foin en arrivant fut d'aller voir fon oncle & le marquis de Villers; ils furent pénétrés de joie, en s'affurant qu'il ne fe reffentoit plus de

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fa bleffure; mais ils frémirent en apprenant les détails du combat de Dorival, dont ils ne connoiffoient encore que ceux d'après lefquels on alloit bientôt condamner cet ami malheureux à l'échafaud.

Ah! ne perdons pas un moment, s'écria Sainville, à faire un mémoire particulier pour le préfenter au miniftre, & le prier de faire fufpendre la procédure. Je doute fort, dit le marquis de Villers, que cette démarche puisse réuffir; les dépofitions font trop fortes, & le procès eft déja trop avancé. N'importe, dit Sainville, ne dois-je donc pas employer toutes les reffources poffibles pour fauver mon malheureux ami? Sainville écrivit lui-même avec la force & la chaleur qu'inspire la paffion de fervir l'innocence & de fauver un ami. Arifte & le marquis furent affez frappés des faits & des motifs par lefquels Dorival avoit été entraîné dans cette malheureuse affaire, pour concevoir quelque efpérance de toucher le miniftre. Mais vraiment, dit Arifte favez-vous que nous lui devons une vifite, ainfi qu'à Cléon? A ces mots, il lui remit entre les mains les billets par

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lefquels les deux familles lui faifoient part du mariage de Cléon & de Cla

rice.

Les grandes maifons du royaume ont prefque toutes quelques alliances entre elles; autrefois la part réciproque que dans plufieurs occafions elles fe faifoient mutuellement, en entretenoit l'union; aujourd'hui ce n'eft prefque plus qu'un devoir de politeffe, qu'on remplit fans attacher aucun intérêt à ce procédé.

Le bon bomme Cléon avoit cependant confervé plus qu'un autre les coutumes & les mœurs de fes pères; un billet de fa main, joint à la formule ordinaire, mettoit Arifte & fon neveu dans le cas de voir qu'il les diftinguoit parmi les autres alliés; qu'étant coufins au troifième degré, il se faifoit honneur de le leur rappeler, & qu'il defiroit se lier avec eux. Sainville faifit vivement un nouveau moyen qu'il crut pouvoir être utile: il courut chez le vieux Cléon, qui le reçut à bras ouverts, & qui le préfenta lui-même à Clarice, comme un cousin dont le nom & la perfonne lui faifoient honneur.

Clarice & Sainville rougirent un peu dans ce premier abord, l'un & l'autre

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