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les armes, mais ici nous fommes tous égaux, & peut-être même aurois-je quelque avantage fur toi. Ne crains rien cependant; je ne prétends pas en abuser, car je t'aime malgré ton air de fageffe; & même fi j'ai quelque crédit fur notre belle coufine, je veux qu'elle t'aime auffi: tu ne feras point de trop dans nos parties; tu me feras même utile pour aller quelquefois amufer le bon homme Cléon; car pour moi je t'avoue que je n'en ai pas le courage: & quoique je trouve fa femme charmante & prefque auffi folle que moi, je croirois acheter trop cher le plaifir de lui plaire, par les foins qu'il me faudroit rendre à fon vieux mari.

Ce langage eût paru bien étrange à tout homme du caractère de Sainville, qui n'eût pas vécu long-temps dans la haute fociété; mais c'eft dans ce tourbillon d'hommes très-inégaux entr'eux, qu'un efprit obfervateur & fage apprend à connoître tous les tons, à fupporter tous les ridicules qui ne peuvent lui nuire; & les travers du caractère des autres ne font pour lui qu'un fpectacle qui l'intéreffe peu, & qui ne fervent qu'à perfectionner le fien. Cependant

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l'intérêt qu'il prenoit au fils d'un homme qu'il eftimoit, & à la fille d'un miniftre dont il étoit auffi bien traité, lui donna la curiofité d'examiner comment le chevalier de Villers & Clarice étoient

enfemble. Il ne fut pas long-temps à les pénétrer; il connut facilement que le chevalier étoit beaucoup plus occupé de lui-même & de fon plaifir, que d'un véritable amour; qu'il n'avoit que des defirs, & qu'heureusement il n'avoit encore que des efpérances que fon amour-propre lui faifoit regarder comme certaines, mais qui ne le captivoient pas affez pour qu'il réfiftât aux agaceries de la première coquette ou du premier oifon qui chercheroit à lui plaire.

L'examen qu'il fit des fentimens de Clarice fut plus long, & lui donna quelque inquiétude pour elle; il s'apperçut que les propos légers & l'air enjoué que Clarice affectoit, & furtout en présence du chevalier de Villers, étoient quelquefois fuivis d'un inftant de férieux & d'embarras; il furprit un jour fes yeux attachés fixément fur le chevalier, dans un moment où celui-ci paroiffoit vivement occupé de vaincre

la réfiftance d'une jolie femme qui s'oppofoit au deffein qu'il avoit de rattacher fon bouquet, mais dont la mine prouvoit qu'elle écoutoit avec complaifance tous les propos galans qu'il joignoit à des foins bien vifs & bien empreffés. Sainville crut même remarquer que les beaux yeux de fa coufine avoient été pendant un instant rougis par les larmes ; mais Clarice étoit trop adroite pour n'avoir pas caché fur le champ cette impreffion : elle fe tira de ce moment d'embarras, en ramaffant l'éventail de cette femme, qui venoit de tomber; elle le lui rendit en riant; & le chevalier, la voyant auffi près de lui, fe-trouva forcé de renoncer à fon entreprise, & de fe partager entre elles.

L'examen que Sainville venoit de faire, avoit été plus favorable à Clarice qu'au chevalier de Villers. Elle eft capable d'aimer fe difoit-il; l'amour peut la guérir de fa coquetterie; mais il ne corrige pas auffi facilement l'amour-propre. Cependant je fuis payé pour croire que le cœur du chevalier de Villers eft fenfible: peut-être, gâté par le mauvais exemple & le ton & la

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conduite que bien des femmes ont aujourd'hui, croit-il que le bon air est de ne paroître jamais s'attacher férieufement. Non, il n'eft pas poffible, s'il a connu les fentimens que j'ai démêlés dans ma coufine, qu'il fe refuse au bonheur d'être aimé par une des plus charmantes femmes que je connoisse; mais peut-être aura-t-elle rebuté quelqu'une de ces déclarations bannales que nos jeunes gens prodiguent, & Villers fe croiroit déshonoré s'il étoit foupçonné de n'être pas heureux dès qu'il a déclaré fon amour.

Sainville, fans avoir été ému par les charmes de Clarice, s'étoit cependant fenti pour elle une douce fympathie. Il lui favoit très bon gré de n'avoir point pris avec lui le même ton qu'elle avoit avec ceux dont elle s'amufoit à faire la conquête. Une vraie coquette, penfoit-il, fe gardera bien plus d'avoir un amant décidé dont elle redouteroit la tyrannie, qu'elle ne se défendra de former une liaison intime: on fe laffe à la longue de déguifer fans ceffe fes fentimens; on peut fentir le befoin d'avoir un ami, de lui donner fa confiance, & de faire jouir du moins fon ame des plaifirs

purs de l'amitié: je fens le defir de mériter celle de Clarice.

Sainville ne s'abufoit point en penfant ainfi de Clarice; elle ne cédoit qu'à regret au penchant qu'elle avoit pour Villers, dont elle connoiffoit les faux airs & la légéreté. Que n'a-t-il l'ame & le caractère de Sainville, fe difoit-elle! Ah! qu'il eût été dangereux pour moi s'il eût eu fa candeur ? Pourquoi mon foible cœur fent-il un charme invincible qui l'entraîne pour Villers, ou pourquoi la conduite de Villers me force-t-elle à le combattre fans ceffe?

Sainville & Clarice, fe livrant fans crainte aux fentimens qu'ils fe fentoient l'un pour l'autre, & fe voyant prefque tous les jours, il s'établit bientôt entre eux cette douce familiarité, cette confiance réciproque qui forme des liens bien plus durables que ceux de l'amour. L'une fentoit le plaifir d'ouvrir fon cœur ; l'autre, s'intéreffant vivement pour elle, voyoit qu'elle avoit besoin de fes confeils, & qu'heureufement il étoit encore temps de les lui donner.

Sainville cependant ne put fe réfoudre à détruire le chevalier dans le cœur de Clarice; il étoit l'ami de fon père;

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