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cordée, & je jouis long-temps, entre une mère & une époufe adorée, d'un bonheur pur & paifible, qui ne peut être connu que des ames honnêtes, fimples & fenfibles. Une feule fille fut le gage de notre amour; c'est celle à qui votre fils vient de fauver la vie. Hélas! j'oubliois le refte de l'univers, pour ne m'occuper que d'un bonheur que rien n'altéroit. Je m'éveillois avec la certitude que mes regards alloient s'attacher fur les perfonnes qui m'étoient les plus chères; j'en recevois, je leur rendois des foins toujours égaux, toujours infpirés par nos coeurs. Grand Dieu! cette félicité que nous croyons durable, fut enfin détruite par le plus affreux des malheurs. Depuis longtemps les feux renfermés dans l'Ecla paroiffoient éteints, ou pour toujours concentrés. L'être le plus fufceptible d'une vaine terreur, l'eft auffi quelquefois de la confiance la plus téméraire. La fertilité des terrains fitués fur la vafte base de l'Ecla, en avoient fait rapprocher peu-à-peu les habitans de l'île des fources chaudes & falutaires offroient de toutes parts des bains agréables; & leurs vapeurs graffes &

fécondes, s'épaiffiffant fur la furface de ces terrains, augmentoient & accéléroient toute espèce de végétation. Ma mère, mon époufe & moi, nous nous laifsâmes entraîner au charme que nous offroient des plaines fertiles & toujours fleuries; nous élevâmes une nouvelle habitation fur ce terrain dan

gereux, & deux ans s'étoient à peine écoulés, que nous voyions notre culture & nos troupeaux s'accroître & fe multiplier. Une nuit, hélas! une nuit affreuse, nous commencions à peine à goûter les douceurs du repos, lorfque des mugiffemens affreux fortirent du gouffre profond de l'Ecla: la terre tremblante fous nos pieds, ne nous laiffa qu'à peine échapper de notre habitation, que l'inftant d'après nous vîmes renverfée. Des gerbes de feu, des rochers calcinés & d'un rouge noir, des torrens d'eau bouillante s'élancèrent de la bouche de l'Ecla, retombèrent en bondiffant fur fes flancs entr'ouverts, fe répandirent en torrens, & leur courant impétueux porta la mort, & la deftruction de toutes parts.

Sauve-toi, mon fils, s'écrioit ma mère! Ah! fauve notre enfant, me

crioit mon époufe: dans ce moment, je les voyois toutes deux courir légérement fur une langue de terre élevée, où les eaux bouillonnantes ne pouvoient atteindre. Je ne m'occupai donc que de ma fille qui commençoit à peine à marcher; je la pris dans mes bras; &, chargé d'un fardeau fi cher, je volois pour rejoindre ma mère & mon épouse. Ah, Dieu!... comment vous peindre un moment d'horreur qui glace encore tout mon fang dans mes veines, en me le rappelant ? J'étois prêt à re-. joindre celles qui m'étoient fi chères lorfque la terre trembla fous mes pieds avec plus de violence qu'auparavant; un nuage affreux de cendres chaudes, un brouillard épais d'eau raréfiée par les flammes, obscurcirent l'air, couvrirent la terre qui s'entr'ouvrit de tous côtés, & je ne vis plus qu'une gerbe affreufe de feu qui s'élançoit d'un gouffre, où le terrain qui portoit ma mère & mon épouse venoit d'être englouti. En proie au plus affreux défefpoir, je m'y ferois précipité, fi ma fille, en ce moment, ne m'eût ferré dans fes bras. Occupé de lui fauver la vie, je franchis des ravins & des précipices pour éviter

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4.

la mort qui m'environnoit & me menaçoit à chaque pas. C'eft ainfi qu'éperdu, défefpéré, je parvins à la digue que la nature femble avoir oppofée aux éruptions de l'Ecla; & faifant un dernier effort, je courus jufqu'à mon ancienne habitation, où je dépofai ma fille " pour retourner au fecours de celles que j'ignorois encore d'avoir perdues pour toujours. Je remontai la digue avec courage; mais je le perdis, en voyant une mer d'eau bouillante & de laves enflammées qui, s'élançant rapidement de l'Ecla, couvroit déja la plaine, & fe portoit avec fureur contre la digue qu'elle ne pouvoit renverfer. Mon fort affreux fe peignit alors à mon ame dans fon afpect le plus horrible; je perdis toute efpérance, & mes fens, épuifés par la laffitude & le défefpoir, me laiffèrent tomber fans force & fans connoiffance. Je ferois mort, fans doute, dans cette affreufe fituation. fans le fecours de quelques voifins de mon ancienne habitation, qui vinrent aux cris de ma fille. Sans pouvoir s'exprielle leur montroit le chemin que j'avois pris en m'éloignant d'elle: ces

mer,

bons infulaires réuffirent à me rappeler à la vie, & me rapportèrent à mon habitation, où le premier objet que mon état me permit de diftinguer, ce fut ma fille qui me tendoit les bras. Je n'ai donc plus que toi, malheureuse enfant, m'écriai- je! ah Dieux ! ce n'eft donc plus que par toi que je tiens encore à la vie.

Je ne fus point abandonné par mes charitables compatriotes; ils me gardèrent à vue pendant long-temps; & chaque fois que tournant les yeux vers le fommet enflammé de l'Ecla, la douleur & le défespoir me caufoient des accès de rage, ils mettoient ma fille dans mes bras, & réuffiffoient à me calmer.

Me regardant comme un être ifolé dans la nature, j'enfermai dans mon cœur le fecret affreux de ma naissance; j'élevai ma fille avec foin, mais comme ne devant jamais fortir de ma fauvage habitation. Combien de fois ne m'arracha-t-elle pas des larmes, en me faifant voir tous les traits adorés de fa mère? Elle apprit facilement à fe fervir d'un arc avec adreffe, comme à lancer un javelot auffi légère à la courfe que

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