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campagne, avoit remis ce fils unique dans les bras d'Arifte fon frère, en le conjurant de le regarder comme le fien. Arifte en effet étoit bien digne de la confiance que fon frère avoit en lui. Un étude profonde, un efprit fupérieur en avoient fait un vrai fage: une philofophie qui n'étoit févère que pour lui feul, l'avoit éclairé de bonne heure fur tous les preftiges qui flattent l'ambition & les autres paffions des hommes; elle lui faifoit apprécier les motifs de leurs projets, le prix de leurs travaux, le fuccès de leurs efpérances; & cet examen le détermina dès fes plus belles années à ne chercher le bonheur que dans fon ame, à laquelle il réfolut de conferver fa liberté.

La naiffance d'Arifte l'avoit appelé, comme fon frère, dans une cour brillante; mais fe fentant né trop fier, trop fenfible & trop vrai pour y réussir, il s'en écarta bientôt, fous le prétexte de fe livrer tout entier à l'étude de l'art militaire. Son zèle & la fupériorité de fes connoiffances lui firent accorder un régiment; & l'autorité qu'il commença d'exercer fur d'autres hommes étant éclairée par les principes qu'il s'étoit

faits,

faits, il fe fit également aimer, refpecter & obéir.

L'ame fenfible & l'efprit réfléchi d'Arifte, une juftice févère qui régnoit dans fon cœur, lui firent connoître dès la première campagne à quel point la guerre, les abus & les excès qu'elle entraîne, font incompatibles avec la vraie philofophie: mais Arifte, né d'une famille illuftrée par les armes,eût cru faire un déshonneur à fon nom, s'il eût quitté le fervice avant d'avoir prouvé que fon courage & fes fentimens étoient dignes de fes pères, & de la grace qu'on lui avoit faite en le mettant à la tête d'un régiment. Il ne pouvoit s'empêcher de dire quelquefois à quel point il défiroit que quelque action générale décidât du fort de cette guerre, & déterminât les puiffances armées à faire la paix. Ce que bien des jeunes militaires difent quelquefois par oftentation, ou par un excès de courage, Arifte ne le difoit que par philofophie, & dans l'efpoir de fuivre librement le projet qu'elle lui rendoit cher. Vers la fin de la campagne, cette bataille qu'il regardoit comme néceffaire pour la paix générale, & pour celle dont il s'étoit formé Tome IV. E

l'idée, fut préfentée par l'ennemi même, qui n'efpéroit rien que d'un nouvel effort & d'une action décifive. L'armée dans laquelle combattoit Arifte fut victorieufe; le régiment qu'il commandoit fit des prodiges de valeur. Arifte, à la tête de fon premier efcadron, renverfa tous ceux qui ofèrent s'exposer à fa valeur, & prit de fa main deux étendards. Les généraux de l'armée l'envoyèrent chercher avec empreffement après le gain de la bataille; il fut les trouver, fuivi de tous les officiers de fon corps, qui célébroient fon courage & la capacité qu'il avoit prouvée dans toutes les charges heureufes qu'il leur avoit commandées. Arifte reçut avec modeftie les louanges qui lui furent prodiguées, & bientôt il excita la plus grande furprise parmi les généraux & l'état-major de l'armée, lorsqu'il leur dit avec la plus gande fimplicité: Comme François, je me réjouis de voir les armes de mon maître victorieuses; comme homme, je gémis du fang que je viens de voir répandre. Je me tiens honoré de l'approbation que vous donnez au peu que j'ai fait: je le devois au nom que je porte, à mon maître, à ceux que je comman

dois, à mon propre coeur. Il me fuffit d'avoir prouvé que j'étois digne de l'honneur qu'on m'a fait en me mettant à la tête d'un régiment; mais je me regarderois comme le plus pervers de tous les hommes, fi je continuois plus longtemps à fuivre une profeffion contre laquelle mon ame fe révolte. J'efpère que cette bataille va donner la paix à l'Êurope; mais, quel que foit l'évènement, je ne dois plus m'expofer à combattre fans ceffe les principes qui font gravés dans mon cœur. Dès demain je pars pour la cour, & je vais y porter la démiffion de mon régiment.

On voulut en vain combattre la réfolution d'Arifte; après avoir rempli tout ce qu'il penfoit être du devoir d'un militaire, il crut pouvoir fe livrer à tout ce qu'exigeoit fon fentiment intérieur. Il partit avec les regrets de toute l'armée : il parut un moment à la cour qui ne put le retenir, & difant adieu pour toujours à ce féjour brillant & dangereux, il jura de ne vivre plus que pour lui-même, de fe livrer tout entier aux fciences, aux lettres, aux beauxarts & de n'avoir pour fociété que ceux qui, partageant fes mêmes goûts,

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pourroient lui faire fupporter les malheurs de la vie, & embellir pour lui tout ce qui peut en faire les charmes.

On croira fans peine, qu'avec l'idée qu'Arifte s'étoit faite de la liberté, rien ne put l'engager à former un lien toujours dangereux pour un fage. Une figure aimable, fes richeffes, fa réputation, la douceur & les agrémens de fon caractère, lui laiffoient le choix des partis les plus avantageux; rien ne put ébranler fon fyftême de conduite, & il fentit encore plus de plaifir que fon frère, en lui voyant naître un fils : dès ce moment il adopta pour le fien dans fon cœur, cet héritier de fon nom & des grandes poffeffions de fa maifon.

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Tel eft l'oncle auquel le jeune marquis de Sainville fut confié par un père expirant; & le defir de faire un homme eftimable de fon,neveu devint nonfeulement un devoir, inais une vraie paffion pour lui.

Les grands biens dont jouiffoit Arifte, ceux que poffédoit déja fon neveu, lui firent prodiguer tout ce qu'il crut être utile à fon éducation : des maîtres de toute espèce perfectionnèrent faci

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