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11 apprend à chacun à faire ce qu'il doit. Voilà sincèrement le portrait de son âme.

DORIS.

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Que vous seriez, monsieur, un bon peintre de femme!
Vous fardez vos portraits admirablement bien.

LÉARQUE.
Quoi! ma fille soupire, et ne me répond rien?
Un mérite si grand ne la rend point sensible?

EUPHROSINE.
Jon père, à mon devoir il n'est rien d'impossible';
diais Esope est si laid)

LÉ ARQUE.

Son esprit est si beau !
Draison sur les yeux doit te mettre un bandeau ;
Et s'il faut qu'avec toi je m'explique sans feinte,
Ce qu'il a de pouvoir me donne un peu de crainte.
Partout ou de Crésus s'étendent les États,

dépose à son gré les mauvais magistrats ;
Charge les gouverneurs qui, par coups et menaces,
Floignés de la cour, tyrannisent leurs places;
Casse les officiers qui, pour faire les fins,
Au 'ieu de cent soldats n'en ont que quatre-vingts,
Et, de peur que la fraude à la fin ne soit sue,
Ont des gens empruntés pour passer en revue;
Exclut les conseillers de donner leurs avis,
Quand pendant l'audience ils se sont endormis;
Bannit les avocats dont l'élégante prose
A l'art de rendre bonne une méchante cause;
Abolit les brelans, ces honteux rendez-vous
Ou l'on tient une école à dresser des filous ;
Défend aux médecins, que nos maux enrichissent,
De prendre de l'argent que de ceux qu'i's guérissent.

Ensin dans cet État, de l'un à l'autre bout,
Esope a sans réserve inspection sur tout
Quoique ma probité soit exempte d'atteintes,
Peut-être contre moi lui fera-t-on des plaintes :
Gouverneur de Sizique, où mon sort est si doux,
Je jouis d'un bonheur qui me fait des jaloux;
Et si jusqu'à t'aimer tu pouvois le contraindre,
Il fermeroit la bouche à qui voudroit se plaindre.
A son appartement je vais voir s'il est jour,
Savoir s'il est visible, et lui faire ma cour,
Lui marquer pár mon zèle et par ma déférence...

DORIS.

Vous n'irėz pas bien loin, je le vois qui s'avance.. i
Quel marmouset !

SCÈNE II.

ÉSOPE, LÉARQUE, EUPHROSINE, DORIS.

LÉ ARQUE.

J'ALLOIS pour voir votre grandeur, Et savoir...

ÉSOPE.

Doucement, monsieur le gouverneur.
Dans la place ou je suis, plus fragile qu’un verre,
Je vais à petit bruit, et vole terre à terre :
Le terme de grandeur ne fut point fait pour

moi.
LÉARQUE.
Eh! monsieur, c'est un grade acquis à votre emploi.
Tous vos prédécesseurs, jusqu'au temps où nous sommes...

ÉS OPE
Tous mes prédécesseurs ont été de grands hommes,

Dont le sang, le service et les hautes vertus,
A ne rien déguiser, méritoient encor plus.
Pour moi, qu’un sort bizarre a tiré de la boue,
Soi de qui pour un temps la fortune se joue,
A quoi que ce puisse être où je sois destiné,
Je me souviens toujours de ce que je suis né.
La fortune est à craindre où manque la sagesse.
Être aujourd'hui grandeur, et demain petitesse,
Garder un long silence après un peu de bruit ,
C'est le commun destin des grands, par cas fortuit.
Trève donc de grandeur pour un homme si mince.

L É ARQUE.
Et de quoi vous sert donc d'être auprès d'un grand prince,
Si les titres d'honneur ne vous entêtent pas ?''
La richesse à vos yeux doit avoir des appas;
Vous êtes dans un poste où vous n'avez qu'à prendre :
Tout l'argent de Crésus dans vos mains se vient rendre.
Tous ceux qui devant vous remplissoient vos emplois,
Quand ils les ont quittés, étoient de petits rois :
C'étoit une fortune aussi haute que prompte.

É S OPE,
Monsieur le gouverneur, que je vous fasse un conte,
Je vous prie.

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LA BELETTE ET LE RENARD.

FABLE.

Autrefois la Belette ayant faim,
Par un trou fort étroit entra dans une grange,

Où, trouvant quantité de grain,
Elle se croit de noce, et d'abord elle mange
Pour le jour, pour la veille et pour le lendemain.

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Enfin, la panse pleine et toute rebondie,
Elle a peur d'être prise en ce flagrant débit,
Et va par son entrée essayer la sortie;
Mais elle étoit trop grosse, ou le trou trop petit.

Un renard , sur ces entrefaites,
Passant en cet endroit et la voyant pâtir :
« C'est en vain, lui dit-il , grosse comme vous êtes,

« Que vous espérez de sortir.
« Je vous plains d'être en ce gîte;
Mais il

peut

arriver pis,
« Si vous ne rendez bien vite

« Tout ce que vous avez pris. A l'application.

LÉARQUE.
Elle est aisée à faire.

ÉS OPE.
Tant mieux; la vérité ne peut être trop claire.
Ceux de qui la conduite, exempte de soupçons,
A qui se voue au prince offre tant de leçons,
Pour s'en formaliser vont trop droit en besogne.
Pour celui qui sur tout pince, lésine , rogne,
Qui du bien de Crésus s'attribuant le quart
Ne manie aucun sou dont il ne prenne un liard,
Quand il croit sa fortune et solide et complète ,
Il éprouve le sort qu'éprouva la belette ;
Et surpris dans la grange auprès du tas de grain,
Il ne peut en sortir , pour en être trop plein.
Tâchons d'avoir du bien qui ne coure au que :
Un grand fonds de vertus rarement se confisque :
En faveur , en disgrâce on est sûr d'en jouir.

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/

LÉAR QUE
Monsieur , on est charmé quand on peut vous ouir.
Mais faisons , je vous prie, une petite pause.
Peut-être le matin prenez-vous quelque chose :
Un bouillon, du café ? Que yous plaît-il des deux ?

ÉS OPE.
Avez-vous du café qui soit bon?

LÉ A R QUE

Merveilleux.

ÉS O PE.
Prenons-en. Ordonnez que l'on nous en apprête :
Il n'est rien de si bon contre le mal de tête;
Quand j'en prends le matin , je suis gai tout le jour:

LÉAR QUE
Vous en aurez ici de meilleur qu'à la cour;
Et dans peu de moments on va vous satisfaire.

ÉSOPE, voyant que Léarque veut sortir.
Quoi! faut-il que vous-même...

LÉARQUE

Oui, j'y suis nécessaire. (A Euphrosine.) Entretenez monsieur, et ne le quittez pas.

(Il sort.)

SCÈNE III.
ÉSOPE, EUPHROSINĘ, DORIS,

É S OPE.
Me voilà sans défense, en proie à vos appas,
Ma belle enfant. Mon coeur a beaucoup de foiblesse ;
to coup-d'oeil m'assassine, ou tout au moins me blesse.

Théâtre. Com. en vers. 3.

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