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Dans les moins délicats j'ai trouvé tant de foi,
Qu'une seule parole est pour eux une loi.
La cour en apparence a bien plus de justesse :
C'est le séjour de l'art et de la politesse ;
Mais combien de chagrins y faut-il essuyer,
Et sur quelle parole ose-t-on s'appuyer?
Tout rares qu'ils y sont, les amis s'embarrassent;
Tels voudroient s'étouffer que l'on voit qui s'embrassest:
Pour un dont la vertu trouve un heureux destin,
Mille vont à leur but par un autre chemin :
L'un, qui pour s'élever n'a qu'un foible mérite,
Sous un dehors zélé cache un cour hypocrite;
L'autre met son étude à vous donner des soins,
Quand il sait que vos yeux en seront les témoins;
Celui-ci fait du jeu sa capitale affaire,
Cet autre en plaisantant devient sexagénaire ;
Et l'on arrive ainsi, presqu'en toutes les cours,
D'un pas imperceptible à la fin de son cours.
On est si dissipé qu'avant que de connoître
Се
que
c'est

que d'être homme, on y cesse de l'être; Et ceux qui de leur temps examinent l'emploi Trouvent qu'ils ont vécu, sans qu'ils sachent pourquoi.

CRÉSU S. Je reconnois ma cour, je ne puis te le taire, Au fidèle tableau que tu me viens de faire : Mais un trait important, que tes soins ont omis, Un roi ne sait jamais s'il a de vrais amis. De tant de courtisans, qui toujours sur mes traces N'accompagnent mes pas que pour avoir des grâces, Je ne puis distinguer, au rang où je me voi, Ceux qui m'aiment pour eux, ou qui m'aiment pour moi. Je voudrois quelquefois, pour savoir si l'on m'aime,

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Pendant un mois ou deux me voir sans diadème;
Et dans mon premier rang être ensuite remis,
Pour ne me plus méprendre au choix de mes amis.
Que sais-je qui me flatte ou qui me rend justice ?
Je ne dis pas un mot que chacun n'applaudisse;
Et si l'on prévoyoit ee que je dois penser,
On m'applaudiroit même avant de m'énoncer.
Je confonds le faux zéle avec le véritable.

ÉS OPE
Permettez-moi, seigneur, de vous dire une fable.
Jamais la vérité n'entre mieux chez les rois
Que lorsque de la fable elle emprunte la voix.

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LE LION, L'OURS, LE TIGRE ET LA PANTHERE.

FABLE.

7

Par cent fameux exploits un lion renommé,
Ayant su d’un vieux cerf, qu'il connoissoit fidèle,
Que souvent tels et tels, dont il étoit charmé,

Payoient ses bontés d'un faux zèle,
En voulut par lui-même être mieux informé.
Il fait venir un tigre, un ours, une panthère ,
Apres à la curée, et qui, savs hésiter,
Quand de quelque désordre ils pouvoient profiter,
De la peine d'autrui ne s'inquiétoient guère.
« Mes amis, leur dit-il, à qui j'ai si souvent

« Confié le soin de ma gloire,
« Je crois, sans me flatter d'un espoir décevant';
« Avoir un sûr moyen de vivre dans l'histoire.»
Alors faisant semblant d'etre encor dans l'erreur,

D'ignorer leur artifice',
Il leur propose une injustice',

S

Dont lui-même avoit de l'horreur. Pesez bien, leur dit-il, ce que je vous propose , « Et surtout que ma gloire aille avant toute chose :

« Je n'ai rien de plus important. »
« Ce que vous proposez est juste et nécessaire,
Répond tout d'une voix la troupe mercenaire,

« Et rien ne le fut jamais tant. »
« Pensez-y deux fois plutôt qu'une,

Reprit doucement le lion; « Et, si je vous suis cher, ayez soin de mon nom: « Les rois ont moins besoin d'augmenter leur fortune

« Que de voir croître leur renom. »
« Seigneur , répond encor la bande insatiable,

« Quelque dessein que vous ayez,
« Pour rendre une chose équitable

« Il suffit que vous la vouliez, »
« Dangereux conseillers, adulateurs infâmes !
« Dit le lion terrible, en élevant sa voix,

« Je trouve de si basses ames
« Indignes d'approcher des rois.

« Fuyez loin de moi, troupe avide,
« Qui des foibles agneaux et du chevreuil timide

Étes si justement l'effroi :
« C'est votre intérêt qui vous guide,

« Ce n'est point la gloire du roi. » D'un exil éternel ayant puni l'audace

De leurs conseils pernicieux,
Il menaça de la même disgrace
Les animaux qui briguèrent leur place,
S'ils ne la remplissoient pas

mieux.
Une mémorable victoire,
Que sur trois léopards il eut le même jour,

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À l'éclat de sa vie ajouta moins de gloire
Que de s'être défait de ces pestes de cour.
Pour expliquer l'énigme et dévoiler l'emblême,
Croyez-vous qu'un monarque, aussi grand que vous-mênie,
Ne fit pas une belle et louable action
D'imiter quelquefois l'adresse du lion?
De ce trait d'équité plus que d'une victoire
Vos sujets dans leur eoeur garderoient la mémoire;
Et ceux qui sont admis dans le conseil des rois
En donnant leur avis y penseroient deux fois....
Peut-être m'expliqué-je avec trop de franchise :
C'est une liberté que vous m'avez permise.
Je ne sais ce que c'est que de rien déguiser.

CRÉSUS.
Qui ne m'offense point ne doit point s'excuser.
Charmé de tes avis, pénétré de ton zèle,
Et par tant de raisons, sûr que tu m'es fidèle,
Je confie à ta foi, comme deux grands dépôts,
Et les soins de ma gloire et ceux de mon repos.
D'Iphis, qui s'est lui-même attiré sa disgrâce ,
De l'orgueilleux Iphis je te donne la place.

ÉS OPEJ
A moi, seigneur ?

CRÉSUS.

Sur qui puis-je jeter les yeux
Qui me soit plus fidèle, et qui me serve mieux ?
Qui peut plus sagement gouverner mes finances
Que toi, qui fuis le bien, et qui hais les dépenses ?
En quelle occasion les peux-tu dissiper ?
Est-ce au superbe train que tu fais équiper ?
Théâtre. Com. en vers. 3..

19

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Pour contenter ton goût de diverses manières,
Te voit-on dépeupler les airs et les rivières,
Et, pour éterniser tes desseins fastueux,
Enchérir sur ton maître en palais somptueux ?
Loin qu'un zèle si pur ait rien que j'appréhende,
Sur quoi que ce puisse être où mon pouvoir s'étende,
Récompenses, honneurs, charges, bienfaits, emplois,
Tu peux de toute chose ordonner à ton choix.
A ta fidélité tout entier je me livre...
Arsinoé, qui vient, m'empêche de poursuivre....
J'ai depuis quelques jours quelques soupçons légers
D'où viennent ses froideurs pour deux rois étrangers.
Peut-être je me trompe, et qui soupçonne

doute.
Elle prend tes avis , te consulte, t’écoutc;
Sans trahir son secret, ni blesser ton devoir,
Si mon repos t'est cher, tåche de le savoir.

(Il sórt.)
SCÈNE IV.
ARSÍNOÉ, LAÏS, ÉSOPE.

ARSINOÉ.
Quoi! le seigneur f'sope en croit donc être quitte
Pour m'avoir en passant daigné rendre visite ?
Et son zèle se borne à me voir une fois,
A près s'être éclipse pendant cinq ou six mois !
Quoique pour lui parler tout le monde l'assiège ,
Mon sexe et ma naissance ont quelque privilègė.
Quand j'estime quelqu'un, je le vois plus souvent.

ÉS OPE.
Vos bienfaits dans mon coeur sont gravés trop avant

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