Imágenes de páginas
PDF
EPUB

PRÉFACE

Le dix-septième siècle est, dans notre littérature, le siècle par excellence, qui prime et domine tous les autres. Pour la première fois, l'esprit français apparaît avec ses qualités distinctives, dans toute son originalité. Les influences étrangères si puissantes dans les âges précédents et le goût exclusif de l'antiquité s'effacent devant le génie de la nation qui crée sa langue et la parle en perfection. Cette langue nouvelle et admirable a des mérites propres de clarté, de justesse, de précision, de sobriété. On l'a accusée de faiblesse et de pauvreté. Pourtant, comme elle paraît libre et fière sous la plume de Corneille et de Bossuet, comme elle est riche dans Racine et Fénelon, combien délicate et fine avec La Bruyère, mordante et passionnée avec Pascal! Elle n'a pas redouté, ce semble, de prendre tous les tons, de s'attaquer à tous les sujets, et elle a fourni aux grands écrivains, en tous les genres, l'instrument d'un chef-d'oeuvre. Chefs-d'oeuvre en poésie et en prose, chefs-d'æuvre sur le théâtre, chefs-d'ouvre dans l'éloquence, l'histoire et la philosophie; telle est la riche moisson que présente un siècle dont la fécondité puissante n'a jamais été égalée.

Que si l'on cherche le principe d'où germèrent tant de productions étonnantes et qui fait comme le fond de l'esprit français, Boileau l'a formulé dans un vers célèbre :

Aimez donc la raison; que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

La raison, ou pour l'appeler d'un nom plus modeste et moins compromis, le bon sens, c'est-àdire l'amour du simple, du beau et du vrai, la purelé du goût, est, dans les moindres choses, la recherche du fini et du parfait. Ainsi entendue,

et Boileau a donné par ses oeuvres le commentaire de son vers, - la raison condamne et rejette ce qui est obscur, laid ou faux; elle a horreur de l'exagération; elle ne croit pas permis de faire, même à de brillantes beautés, le sacrifice de la plus légère convenance, et il lui faut, pour les approuver, des chefs-d'oeuvre bien entiers et tout d'une venue.

Mais la raison n'est point étroite, exclusive, tyrannique; elle ne coupe pas les ailes à l'imagination et n'arrête pas l'essor du génie. Dans la vaste carrière qu'elle trace et dont elle recule au loin les bornes infranchissables pourtant, l'imagination la plus riche et l'esprit le plus hardi peuvent se mouvoir à l'aise. Il y a place pour toutes les fictions, pour toutes les créations avouées par le goût, ce juge souverain des choses de l'esprit, qui a retrouvé chez nous l'empire qu'il exerçait autrefois à Athènes et à Rome. Quel est l'écrivain du siècle de Louis XIV dont la raison a gêné l'allure ou ralenti la marche ? Est-ce Corneille, lui qui a pu tirer de son génie et créer ces types de la grandeur romaine et de l'héroïsme chrétien, si admirés de son temps et encore tout vivants de nos jours ? Est-ce Pascal, dont la logique irrésistible a emporté l'esprit humain à des hauteurs inconnues et l'a plongé dans des profondeurs encore inexplorées ? Est-ce Bossuet, le maître des maîtres, également puissant, magnifique et su

А

HIST. DE LA LITT. T. I.

blime sur tous les sujets et dans tous les genres d'éloquence ?

Le goût n'eut pas seul empire sur l'esprit français pour en déterminer le caractère et en régler l'expression. Deux autres puissances intervinrent: elles ont exercé une action plus sérieuse, non plus bornée à la forme et au dehors, mais qui allait au fond des choses, et les atteignait jusque dans leurs racines. Ces deux puissances sont la Royauté et l'Église. Au début du siècle, la France, lasse des discordes civiles et religieuses, accepta comme un repos et un bienfait la domination de Richelieu et l'extension singulière qu'il donna a'i pouvoir royal. Puis vient la Fronde et toutes ses intrigues misérables ou ridicules. Au sortir de ces désordres, la nation n'en fut que plus disposée à s'éprendre d'enthousiasme pour un jeune roi de vingt-trois ans, beau, aimable, fier, amoureux de plaisir, de magnificence, de poésie, et très jaloux de payer avec de la gloire la soumission de son peuple. Aussi, quand d'après une anecdote, plus vraisemblable qu'elle n'est vraie peut-être, le jeune souverain, plein de confiance dans sa destinée, parut au Parlement en habit de chasse et la, cravache à la main, et qu'il osa s'écrier : l'État

[ocr errors]
« AnteriorContinuar »